SEX AND SCENES — Le jeu de jambes dévastateur de Sharon Stone dans le film de Paul Verhoeven ? Un ouragan de trois secondes qui a fait date.
C'est d'abord l'histoire d'une scène torride sortie sur les écrans en 1992 mais dont l'origine remonte à... 1958 ! Les faits se déroulent à Leyde, aux Pays-Bas, où le futur cinéaste Paul Verhoeven étudie dans la plus ancienne université du pays les mathématiques et la physique, pour la plus grande joie de ses parents. Âgé de 20 ans, il participe un samedi soir à une fête estudiantine avec son meilleur ami, Robert Haverschmidt. Ils sont tous deux vêtus de noir, selon la mode existentialiste de l'époque.
Les filles ont des airs de Juliette Gréco, on boit du vin rouge et on danse timidement sur du jazz. Soudain, le regard de Paul est happé par une jeune femme assise sur une chaise. C'est l'épouse d'un journaliste et il la connaît déjà de vue. Elle le reconnaît aussi et lui sourit. Puis elle décroise et recroise lentement ses jambes.
Verhoeven est subjugué de voir un bref instant sous sa jupe et de constater qu'elle ne porte pas de culotte. Prenant son courage à deux mains, il s'approche d'elle et lui murmure à l'oreille : « J'ai tout vu. » Elle lui répond en souriant : « C'est bien ce que j'espérais. » Le rouge au front, Paul s'éloigne. Il faudra attendre 24 ans pour que Sharon Stone fasse revivre cette scène fondatrice et rougir plus de 60 millions de spectateurs à travers le monde.
Un scénar en or
Basic Instinct est alors le dixième long-métrage de Paul Verhoeven et le troisième de sa période américaine, entamée en 1987 avec RoboCop et poursuivie trois ans plus tard avecTotal Recall. D'abord intitulé Love Hurts, le scénario du film a été écrit au début des années 1980 par Joe Eszterhas, géant de 2 mètres, ancien journaliste à Rolling Stone et auteur en 1983 du scénario de Flashdance, d'Adrian Lyne.
L'histoire veut que le script du futur Basic Instinct ait été écrit en 13 jours à peine et qu'il soit rapidement devenu la coqueluche des studios américains, au point de provoquer entre eux une véritable guerre des enchères. C'est finalement la société Carolco Pictures, déjà productrice de Rambo III et Total Recall, entre autres, qui gagne la partie pour 3 millions de dollars, soit, dit-on, la somme la plus élevée jamais payée pour un scénario à cette époque.
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Même mineur, ce rôle a valu à Sharon Stone une certaine notoriété.
Le film raconte l'histoire de l'officier de police Nick Curran, qui enquête sur le meurtre d'une ancienne et riche rock star, Johnny Boz, tuée avec un pic à glace. Durant ses investigations, il se lance dans une relation aussi torride qu'intense avec la principale suspecte, la mystérieuse et sulfureuse Catherine Tramell, écrivaine bisexuelle à la beauté fatale.
Or, pour préparer l'écriture de ses romans, elle n'hésite pas à coucher avec des êtres de chair et de sang qui deviennent ensuite les personnages de ses fictions. Mais leur mort violente sur le papier ressemble fort à ce qui s'est passé dans la vraie vie...
Un duel sensuel et sexuel au sommet, donc, qui rend l'étape suivante, celle du casting, particulièrement délicate et décisive. Côté masculin, les noms du Tout-Hollywood ou presque circulent, de Harrison Ford à Bruce Willis et Kevin Costner en passant par Brad Pitt et Tom Cruise, mais c'est finalement Michael Douglas que Paul Verhoeven choisit.
Côté féminin, le caractère diabolique du personnage de Catherine Tramell autant que ses nombreuses scènes dénudées font a contrario reculer plus d'une star, parmi lesquelles, excusez du peu, Kim Basinger, Jodie Foster, Meryl Streep ou Julia Roberts. C'est alors que Verhoeven songe à une actrice beaucoup moins connue, mais à qui il avait confié un rôle secondaire face à Arnold Schwarzenegger dans Total Recall.
Sharon la sans-culotte
Même mineur, ce rôle a valu à Sharon Stone, car c'est bien elle dont il s'agit, une certaine notoriété, et Verhoeven est certain qu'elle est l'actrice parfaite pour incarner le rôle principal de son film, y compris cette fameuse scène d'interrogatoire dans laquelle l'actrice doit reproduire exactement ce que le jeune étudiant Verhoeven avait vécu. « Sharon sait précisément ce qu'elle veut, affirme Verhoeven à l'époque, et elle sait précisément comment l'obtenir. »
Je considère la prestation de Sharon Stone comme l'une des meilleures de toute l'histoire du cinéma.
Camille Paglia, essayiste américaine postféministe, dans Vanity Fair
Et d'enfoncer un peu plus le clou, lorsqu'il déclare à la presse américaine lors de la première projection du film : « Sharon, c'est Catherine sans le meurtre, pas vrai ? » Mais c'est assurément le scénariste du film, Joe Eszterhas, qui a le mieux exprimé ce tremblement de terre au féminin à travers une scène devenue cultissime.
« Ce que Paul Verhoeven percevait parfaitement, c'est la façon dont elle utilisait sa sexualité pour détruire ces hommes et à travers cette vision furtive, tout cela était rendu bien plus concret. Lorsque j'ai vu le film pour la première fois, la salle a crié : "Oh ! mon Dieu !" Ils n'en croyaient pas leurs yeux, pas plus que mon fils de 16 ans qui était assis à côté de moi. Après la représentation, nous sommes sortis et mon fils, qui avait apprécié le film, a dit : "Eh bien, papa, où as-tu trouvé l'idée de cette scène sans petite culotte ?" Et j'ai dit : "Désolé, mais c'était l'idée de Paul." Et j'ai senti que cet aveu le décevait profondément. »
Au même moment et à propos de cette même scène « scandaleuse », Camille Paglia, essayiste américaine postféministe très en vue, écrit dans Vanity Fair : « Basic Instinct doit être vu comme le retour triomphant de la femme fatale dans la mesure où le film exprime la domination de la femme dans l'arène sexuelle. Je considère la prestation de Sharon Stone comme l'une des meilleures de toute l'histoire du cinéma. La scène d'interrogatoire appartient aux grands classiques hollywoodiens. Tout y est montré : tous ces hommes autour d'elle... Sa sexualité les réduit tous à de la cire, à de la gelée. Ils deviennent l'esclave de leur propre fantasme. Une vision furtive de trois secondes précisément qui fait chavirer le monde. »
Femme de l'année
Durant la présentation du film au Festival de Cannes, Sharon Stone prétendra que Verhoeven l'avait trompée sur le tournage et que la scène devait se dérouler dans l'obscurité. Avant de se rétracter et de prétendre même que la scène était son idée ! Sans finalement jamais vraiment démentir ce que Verhoeven avait raconté dès le départ : « Elle a seulement demandé, pour des raisons d'intimité, de pouvoir tourner la scène en fin de journée. Avant la prise, elle m'a donné sa culotte en me disant : "Tiens, Paul, c'est pour toi. Prends-en bien soin." »
Je ne savais pas que cette scène allait changer ma vie.
Sharon Stone
Et près de trente ans plus tard, recevant le prix de la femme de l'année à Munich, l'actrice devenue star du jour au lendemain grâce à ce film et à cette scène en particulier a déclaré, assise face au public, décroisant et recroisant les jambes : « Je ne savais pas que cette scène allait changer ma vie. Chacun a un tel moment dans sa vie. C'est le moment de décider qui vous êtes et ce que vous voulez en faire. Nous avons tous le droit d'être puissants dans n'importe quelle forme de sexualité et personne n'est en droit de nous le contester. »
Et d'ajouter à une autre occasion : « On ne voyait vraiment pas grand-chose, mais on avait l'impression qu'on pouvait voir. Et l'on n'avait jamais vu ça dans un film de studio. Avec Basic Instinct, Paul a libéré les femmes, il en a fait au moins les égales des hommes, et même leurs supérieures. Et avec son approche provocante, il permet aussi à d'autres réalisateurs d'aller plus loin. »