« La Mort aux trousses », un train d’avance sur le puritanisme américain
Aurélien Cabrol

Extrait de « La Mort aux trousses »
LTD/ Metro Goldwyn Mayer/COLLECTION CHRISTOPHEL
Aurélien Cabrol

Extrait de « La Mort aux trousses »
LTD/ Metro Goldwyn Mayer/COLLECTION CHRISTOPHEL
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Le film dure 136 minutes et recèle quelques moments désormais fameux, comme la scène où le héros du film, Roger Thornhill (joué par Cary Grant), est poursuivi par un avion dans une plaine agricole, plongé qu'il est dans une cauchemardesque histoire d'espionnage international à laquelle il est parfaitement étranger. Quiproquos, rebondissements multiples, courses-poursuites et coups de feu se mêlent pour aboutir à l'un des films les plus brillants et palpitants du cinéaste, et qui se suit comme une BD mais peut également se lire comme un manifeste artistique et esthétique.
Cependant, ce sont les toutes dernières minutes de ce scénario haletant qui, à défaut de faire scandale, ont du moins alimenté la chronique et fait naître de multiples commentaires sur son caractère ouvertement sexuel et définitivement caché afin de contourner les censeurs à l'affût.
Pour en parler précisément, il convient de rappeler que durant la quasi-totalité de ses aventures rocambolesques, Roger Thornhill est persuadé qu'Eve Kendall (Eva Marie Saint), rencontrée croit-il par hasard dans un train lors de sa fuite éperdue, n'est autre que la complice active de ses poursuivants. Jusqu'au moment où le chef d'une agence gouvernementale de renseignement lui apprend qu'elle est au contraire une agente infiltrée. Les sentiments de Thornhill à son égard changent alors du tout au tout et l'amour remplace la haine.
Mais la cavale se poursuit et l'avant-dernière scène du film se déroule dans le sublime décor du mont Rushmore où sont sculptés à flanc de montagne les visages gigantesques de quatre présidents de l'histoire américaine. Sous la sculpture de Thomas Jefferson, Roger, accroché par une main seulement au rebord d'une corniche, tient la main d'Eve suspendue comme lui dans le vide, quand l'un de leurs poursuivants qui tente de les faire précipiter dans l'abîme est abattu in extremis par la police. Ils viennent tous deux d'échapper à une mort certaine mais doivent parvenir à remonter sur la corniche.
Et voici comment se déroule alors cette scène finale, jusqu'à la dernière image.
Gros plan sur le visage de Thornhill
Il regarde vers le bas, le visage tendu.
Thornhill (avec un terrible effort) :
Allez... viens... vite.
EVE (off, haletante) : Je... J'essaie.
Thornhill : Allez... Je vais te faire... monter.
Gros plan sur le visage d'Eve
Elle regarde en bas, le visage crispé par l'effort.
EVE : Je peux pas...
Thornhill (off) :
Si, tu peux... Allez...
Eve (tendue) : Tire plus fort...
Thornhill : Voilà... tu y es... Allez, viens, madame Thornhill.
EVE (hissée vers le haut) : Ah... c'est bien...
Elle se met à rire.
Plan moyen sur Thornhill et Eve
Au moment où Eve atterrit à côté de Thornhill, on s'aperçoit qu'ils ne sont plus sur le mont Rushmore mais assis côte à côte sur la couchette supérieure d'une cabine de train, balançant les pieds. Thornhill a eu du mal à soulever Eve parce que la couchette du bas n'est pas ouverte.
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EVE (continuant à rire) : C'est ridicule, Roger.
THORNHILL : Je sais. Mais je suis sentimental.
Il passe un bras autour d'elle. Ils s'embrassent amoureusement. Le train entre alors dans un tunnel...
Il n'est pas interdit, et il est même hautement recommandé, de relire ce dialogue au second degré, avec mauvais esprit, avec une tonalité nettement sexuelle, dès lors qu'on connaît l'issue de la scène où l'on passe du mont Rushmore à un lit... C'est une des nombreuses variantes de la façon dont Hitchcock envisageait de filmer les scènes d'amour, lui qui un jour confia à François Truffaut qu'il voulait filmer « les baisers comme des meurtres et les meurtres comme des baisers ».
Or, la scène que l'on voit ainsi à l'écran n'est pas en tous points conforme à celle que le scénariste du film, Ernest Lehman (futur scénariste de West Side Story), avait écrite à l'origine. À ce stade, Roger n'appelait pas Eve « madame Thornhill » : cet ajout dans la version filmée indique qu'ils vont se marier et qu'il ne s'agit donc pas tout à fait d'un couple illégitime s'apprêtant à faire l'amour dans un wagon-lit ! Car cela, la censure de l'époque ne l'aurait pas toléré. Le code Hays est alors encore en vigueur dans les studios hollywoodiens et chacun doit s'y conformer, sous peine de se voir impitoyablement censuré. Supervisé en 1930 par le sénateur William Hays, il avait pour but d'établir ce qu'il est convenable ou pas de montrer à l'écran. Certes, en 1959, la surveillance est moins rigoureuse qu'avant mais Hitchcock doit se plier à certaines règles.
Piqué au vif par cette intrusion de la censure dans son film, Hitchcock accepte de modifier les dialogues mais il ajoute en réponse l'ultime image du film : celle d'un train qui entre dans un tunnel, absente du scénario originel, lequel indiquait seulement : « On filme depuis l'arrière du wagon panoramique. Le train roule dans la nuit. » Or, pas besoin d'être un pervers polymorphe pour savoir qu'un train qui entre dans un tunnel, alors qu'un couple s'accouple, peut symboliser autre chose qu'un banal mouvement ferroviaire !
Et c'est Hitchcock en personne qui nous y autorise : dans son célèbre livre d'entretiens avec François Truffaut, le cinéaste, revenant sur La Mort aux trousses et sa scène finale, explique qu'il a introduit ce plan symbolique du train et du tunnel pour casser les convenances, sans s'attirer pour autant les foudres des censeurs. « Et c'est d'ailleurs le seul plan symbolique de toute ma carrière », confie-t‑il à Truffaut.

L'histoire de Hollywood est parsemée de tels arrangements avec les bonnes mœurs ou d'images qui signifient autre chose que ce qu'elles semblent montrer ou dire. Dans le cas de Hitchcock, c'est d'autant plus piquant que, après la mort du célèbre auteur de Psychose et des Oiseaux, on a publié ses Cahiers, soit un passionnant ensemble de travaux préparatoires établis pour chaque film depuis des notes sur le scénario jusqu'à des story-boards, cette préfiguration dessinée du film à venir. Or, il s'avère que ces story-boards étaient pour le moins « hard ».
La représentation de la sexualité y était totalement débridée et, par exemple, le couple formé à l'écran par Eva Marie Saint et Cary Grant se livrait à des ébats plus explicites dans leur fameux lit-couchette. Mais, à l'écran, le maître du suspense n'a jamais franchi les limites de la bienséance officielle. Il s'est contenté de mettre en scène de superbes actrices généralement blondes, ayant pour point commun d'incarner à la perfection le feu qui couve sous la glace.
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Comme ici Eva Marie Saint, mais on songe également à la future princesse de Monaco, Grace Kelly, sans oublier, entre autres, Tippi Hedren, Janet Leigh, Marlene Dietrich ou Kim Novak. Et Hitchcock de déclarer sans détour à leur propos : « Quand j'aborde les questions de sexe à l'écran, je n'oublie pas que, là encore, le suspense commande tout. Si le sexe est trop criard et trop évident, il n'y a plus de suspense. Qu'est-ce qui me dicte le choix d'actrices blondes et sophistiquées ? Nous cherchons des femmes du monde, de vraies dames qui deviendront des putains dans la chambre à coucher. » Et pendant ce temps, les trains continuent de rouler dans la nuit...
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