Chaque semaine, (re)découvrez une scène de sexe qui a marqué le cinéma. L’ultime film de Stanley Kubrick place le couple Kidman-Cruise dans des situations scabreuses dignes d’un film X. Dont une scène d’orgie pas comme les autres.
Jusque-là, c'est-à‑dire jusqu'en 1999, on ne peut pas dire que la sensualité et plus encore l'érotisme et ses corps dénudés gravitent au centre du cinéma de Stanley Kubrick : d'Orange mécanique à 2001, l'odyssée de l'espace en passant par Barry Lyndon et Docteur Folamour, les films du cinéaste américain épuisent à chaque fois un genre différent, avec la violence et ses différentes manifestations en point commun.
Mais, en adaptant Traumnovelle (La Nouvelle rêvée), un texte de l'écrivain autrichien Arthur Schnitzler publié en 1926, Kubrick et son coscénariste Frederic Raphael (oscar du meilleur scénario en 1966 pour Darling chérie de John Schlesinger), prennent une tout autre direction. Transposant le texte original à notre époque et dans la haute bourgeoisie de New York, le film met en scène un jeune couple, Bill Harford (Tom Cruise), brillant médecin, et son épouse, Alice (Nicole Kidman), commissaire d'exposition.
Pour la fête de Noël, ils se rendent ensemble à une réception mondaine donnée par Victor Ziegler (Sydney Pollack), un richissime patient de Bill. Ce n'est que le début du récit des quarante-huit heures suivantes durant lesquelles Bill et Alice vont éprouver leur couple de différentes façons.
Nicole Kidman et Tom Cruise. (Crédits : LTD/Warner Bros/Stanley Kubrick Productions/Collection Christophe)
La plus marquante d'entre elles est peut-être celle de l'orgie qui prend ici l'aspect d'un rite sexuel quasi religieux et dont le tournage a nécessité pas moins de trois semaines. Ce passage obligé d'un bon nombre de films pornographiques, sous le label explicite de partouze, prend en effet chez Kubrick des allures beaucoup plus chics. C'est Bill qui s'y rend seul sur les conseils et le parrainage de son ami Nick Nightingale, alors que sa femme vient de lui raconter, au cours d'une dispute, qu'elle a rêvé qu'un homme en costume d'officier lui faisait l'amour.
Différents actes sexuels y sont pratiqués par des hommes masqués et des femmes offertes, sous le regard d'autres hommes masqués.
Une scène purement fictive et imaginaire mais qui pique Bill dans son orgueil masculin et le fait s'interroger sur le désir d'Alice. C'est dans cet état d'esprit de jalousie larvée qu'il va se rendre à cette orgie très mondaine et élitiste. Pour y être admis, il faut un costume, un masque et un mot de passe (« Fidelio », titre de l'unique opéra de Beethoven).
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En pleine nuit, Bill loue donc un costume à prix d'or et se rend dans le manoir indiqué par son ami. Très vite, une femme le met en garde sur le fait qu'il n'aurait jamais dû venir dans cet endroit où il est en danger. Elle est ensuite mise à l'écart par un autre participant et Bill poursuit l'exploration de ces lieux sulfureux, passant d'une pièce à l'autre pour y découvrir, et nous avec, des scènes de sexualité plurielle. Différents actes sexuels y sont pratiqués par des hommes masqués et des femmes offertes, sous le regard d'autres hommes masqués. Si dans le roman de Schnitzler, l'orgie se compose essentiellement de danses nues, celle du film est nettement plus débridée et fait beaucoup plus d'impression à Bill qu'à Fridolin (son nom chez Schnitzler).
Pour autant, on ne voit rien d'explicite et Kubrick ne cherche évidemment pas à réaliser un banal film porno. Les corps sont nus, mais une lumière hyper travaillée par le chef opérateur Larry Smith les enveloppe sans cesse. Preuve supplémentaire de la volonté de rendre ces scènes éminemment esthétiques, le choix de la musique qui les accompagne : il s'agit d'incantations et de chants extraits d'une liturgie roumaine orthodoxe enregistrés dans une église de Baia Mare et qui plus est diffusée en sens inverse... Mais Kubrick filme cette orgie avec suffisamment d'intensité pour que la scène fasse sensation.
Notons au passage que le manoir en question est dans la réalité Elveden Hall, une vaste demeure privée située dans le Suffolk, au Royaume-Uni, qui a également servi de décor à Lara Croft : Tomb Raider ainsi que dans un James Bond, Tuer n'est pas jouer, avec Timothy Dalton et dans Stardust - Le mystère de l'étoile, où du lieu d'une orgie chez Kubrick elle est devenue une demeure royale d'un monarque joué par Peter O'Toole !
Le masque est le symbole majeur du film.
Les masques portés par les participants à cette orgie renforcent indéniablement la dimension esthétisante voulue et assumée par Kubrick. Tous ceux utilisés sur le plateau de tournage proviennent de Venise et de son carnaval (la mention « Venetian mask research » apparaît même dans le générique de fin). Le roman de Schnitzler se déroule lui au cours d'un carnaval et commence par une scène de bal masqué. Le rituel sexuel de l'orgie de Kubrick combine alors l'érotisme du carnaval de Venise et les rites catholiques symbolisés par les capes rouges que portent certains personnages.
On peut sans crainte affirmer que le masque est le symbole majeur du film, ce masque que chacun porte en société pour se cacher aux yeux des autres et faire ce qu'il veut. Les corps sont certes dévêtus, mais l'anonymat est la règle : on dévoile tout et on dissimule l'essentiel, qui l'on est vraiment. Aucune pratique n'est interdite dès lors que nul ne sait qui la commet.
La partouze géante d'Eyes Wide Shut n'est rien d'autre qu'une immense messe rouge et noire, entre satanisme et divinité, paganisme et religion. Une cérémonie funèbre, estiment même certains, tant la mort y est en effet préwsente par le biais notamment de la femme que Bill rencontre en entrant au manoir et dont on apprendra plus tard qu'elle s'est sacrifiée pour le sauver. Et Bill, le lendemain, d'aller reconnaître son cadavre à la morgue... Comme souvent chez le puritain Kubrick, éros et thanatos se mêlent intimement dans une danse de mort aux allures de requiem pour corps entrelacés et jouissances ritualisées.
D'autant plus que pour Bill la fin de l'orgie prend des allures de cauchemar quand un « prêtre » l'oblige à se démasquer et à se dévêtir parce qu'il a oublié le mot de passe pour sortir du manoir : cette mise à nu littérale est assurément une forme d'humiliation. Ou comment transformer une partouze en un exercice quasi métaphysique de découverte de soi. Avec Kubrick, tout est possible.
Jeux de masques
Ironie du sort, les censeurs américains prirent au mot Kubrick et son goût pour les masques. Ou plus précisément, la Warner Bros, chargée de la distribution du film, afin d'échapper à la qualification X (pornographique, autrement dit) et à l'interdiction aux mineurs de moins de 17 ans, décida de masquer littéralement les images les plus hard en ajoutant, grâce à la technologie numérique, des personnages à l'image pour les dissimuler.
Ces décisions ayant été prises après la mort de Kubrick (survenue avant la sortie du film), les admirateurs du cinéaste crièrent au scandale, estimant que durant toute sa carrière le réalisateur d'Orange mécanique n'avait jamais reculé devant des images chocs. Il fallut attendre la sortie d'une version en format DVD et Blu-ray en 2007 pour que soit rétablie la version non censurée.
En revanche, en Amérique du Sud, en Europe et en Australie notamment, le film sortit avec la scène d'orgie telle que Kubrick l'avait filmée, mais avec une interdiction aux moins de 18 ans, sans classement X pour autant. Absente de la scène d'orgie, Alice la survole cependant et c'est à elle que reviendra le vrai mot de la fin : une fois Bill rentré chez eux, elle lui murmure qu'il n'y a qu'une seule chose à faire : « Fuck ! » (« baiser ! »).