Adèle Yon, Éric Neuhoff, Jean Nainchrik... Nos critiques littéraires de la semaine
Juliette Einhorn, Alexis Brocas et Anne-Laure Walter
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C'est l'histoire, invraisemblable et vraie, d'un effacement. D'une annulation - il ne faut pas trop d'un livre, de soixante-dix ans de distance, de dizaines de voix, de centaines de souvenirs et de pages d'archives pour nommer l'innommable. Et donner corps au geste d'archéologie intime auquel se livre magistralement Adèle Yon afin de redonner vie au fantôme de Betsy, son arrière-grand-mère née en 1916 et morte en 1990, avant sa propre naissance. Aux deux trous de chaque côté de son crâne. À sa chevelure rousse indomptable. À son exubérance assassinée.
Parce que cette aïeule était pour elle « le nom d'une terreur qui n'avait pas de corps », un point aveugle qui faisait planer sur les femmes de la famille le spectre d'une maladie mentale héréditaire, la jeune femme, autour de ses 30 ans, a mené l'enquête, consultant ses proches, fouillant les archives privées et médicales pour faire parler « ces deux yeux qui [lui] parlaient depuis la mort ».
Hantée elle-même par la peur de devenir folle, la narratrice a interrogé pendant quatre ans les enfants et neveux de Betsy, ses frères et sœurs encore vivants, recueillant un patchwork de témoignages qui tordent le ventre. Pour tous, Betty, qui « dépassait de partout », fut un gouffre, cristallisant culpabilité et regrets, terreurs et obsessions.
Si l'on ne comprend que peu à peu de quoi fut précisément victime cette femme amputée de son existence, la réalité se profile assez vite dans sa crudité pleine de crasse, à la fois scellée et écrite presque noir sur blanc dans des lettres-miroirs. À lire celles de son fiancé, doctes et confites d'arrogance féroce, et celles de Betsy, spirituelles et inventives, mettant à nu ses fulgurances, lui assénant qu'il est « le garçon le plus fermé de la terre » et qu'elle ne veut pas qu'il la range « dans une "petite case à part" », une intuition terrifiante prend à la gorge...
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