Le long voyage de la valise d’Irène Némirovsky
Nelson Getten

Irëne Nemirovsky (1903-1942), femme de lettres française d'origine russe.
LTD/Albert Harlingue/Roger-Viollet
Nelson Getten

Irëne Nemirovsky (1903-1942), femme de lettres française d'origine russe.
LTD/Albert Harlingue/Roger-Viollet
« Tu sais que ce n'est pas sérieux de conserver ça là ? » Ce matin de juillet 2024, l'historienne spécialiste de la Shoah Dominique Missika n'a pas beaucoup dormi. La veille, elle est arrivée dans la maison iséroise de Nicolas Dauplé, petitfils de l'écrivaine Irène Némirovsky, pour fouiller dans les archives de la famille. Depuis plusieurs mois, Dominique Missika prépare une biographie de la romancière juive d'origine russe, déportée en juillet 1942 et morte du typhus dans le camp d'Auschwitz-Birkenau le mois suivant. « Les disparus qu'on oublie me touchent », confie-t-elle.
En Isère, l'historienne découvre des lettres aussi poignantes qu'instructives écrites par Irène et Michel, son mari, lui aussi déporté et assassiné à Auschwitz, et des documents administratifs qui témoignent de la vie cachée de leurs deux filles, Denise et Élisabeth, qui, elles, ont miraculeusement survécu à la guerre. « Maman ressemblait à la fille d'un soldat allemand, raconte Nicolas Dauplé, c'est peut-être pour cela qu'elles n'ont pas été arrêtées. » Après la mort de sa mère, Denise, en 2013, celui qui a été désigné par la famille comme le gardien de la mémoire a eu un peu de mal à remettre le nez dans ces archives pourtant bien rangées. Début novembre 2024, il se décide à apporter les classeurs en plastique à Karen Taieb, responsable des archives du Mémorial de la Shoah. Une somme de papiers fragiles et jaunis par le temps qu'on n'oserait effleurer.
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« Grâce à ces documents, on entre dans la vie de ce couple, dans la vie de cette femme, de cette mère », explique celle dont le quotidien est rythmé depuis plus de trente ans par les tragédies de la déportation. Le 16 mai 1941, Irène Némirovsky écrit au propriétaire de son appartement parisien pour demander une baisse de son loyer. Depuis un an, la famille a quitté la capitale pour se réfugier dans un petit village du Morvan. « Notre situation personnelle est profondément modifiée, uniquement du fait de la guerre. En effet, mon mari a perdu en juin 1940 son poste de fondé de pouvoir de banque [...]. Quant à moi, par suite également des circonstances actuelles, mon éditeur n'est désormais plus autorisé à éditer mes livres, ni même à réimprimer les anciens. »
Dans les années 1930, Irène publiait beaucoup, les romans et les succès se succédaient. Depuis le début de la guerre, elle continue d'écrire mais la loi du régime de Vichy sur le statut des Juifs a tout changé. Au fil des lettres, aux difficultés financières s'ajoute la détresse affective.
Le 23 juin 1941, Irène Némirovsky écrit, toujours à son propriétaire : « Par la suite des circonstances, nous nous trouverons, au moment où vous recevrez cette lettre, séparés de nos enfants que nous confions à Mme Julie Dumot, leur gouvernante. [J]e vous prie de bien vouloir autoriser Mme Julie Dumot de faire enlever les meubles qui se trouvent dans mon appartement. »
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Un an plus tard, le 13 juillet 1942, Irène est arrêtée par deux gendarmes français. Transférée à Pithiviers puis déportée à Auschwitz le 17, elle y mourra du typhus le 19 août, à l'âge de 39 ans. Le 23 août, son mari, Michel Epstein, qui ignore sa mort, écrit à son notaire : « Ainsi que vous le savez peut-être, mon frère a été interné dans un camp de concentration. Il en est de même pour ma femme. » Dans la suite du document remis au Mémorial de la Shoah, Michel Epstein décrit avec dignité la situation matérielle et financière désespérée dans laquelle il se trouve; il est aux abois. Le 9 octobre 1942, Michel est arrêté puis conduit à Drancy. Quelques jours plus tard, il fait partie du convoi numéro 42, dont 80 % des occupants sont gazés dès leur arrivée à Auschwitz.
Avant son arrestation, il a confié une valise à Denise, son aînée de 12 ans. Cette valise contenait des documents administratifs, dont certaines desdites archives mais surtout le manuscrit d'un livre écrit par sa femme pendant la guerre. « Denise ne s'est jamais séparée de cette valise, raconte Dominique Missika. Un jour, elle a dû choisir entre sa poupée bleue et la valise et elle a lâché la poupée. »
Ce manuscrit, c'est celui de Suite française, publié en 2004 chez Denoël, soixante ans après son écriture. « Ce sont soixante années de deuil », s'était justifiée, à l'époque, Denise Epstein pour expliquer l'exhumation tardive du chef-d'œuvre.
Vingt ans après le Renaudot, son fils Nicolas continue de faire vivre cette mémoire en confiant ces archives inédites au Mémorial de la Shoah. « Je transmets la mémoire d'une personne, d'une famille. Maman disait toujours qu'Irène n'était qu'une anonyme parmi tant d'autres », dit-il, avant de reconnaître qu'il n'avait pas évoqué cette période avec sa propre mère : « Elle en parlait avec le monde entier mais pas avec nous », souffle-t-il, sans pouvoir donner de raison. Cette raison se trouve peut-être dans la lettre que Denise Epstein a envoyée à Karen Taieb en 1999.
« Les derniers mots de ma mère sont enfin dans le lieu qui convenait [...]. Lorsque je pense que chacun des documents que vous avez sous les yeux représente tant de drames humains, je suis terrifiée et j'ai toujours aussi honte d'être en vie. » Quelques jours plus tôt, Denise Epstein avait confié au Mémorial les dernières lettres écrites par Irène Némirovsky au camp de Pithiviers: « Mon cher aimé, mes petites adorées, je crois que nous partons aujourd'hui. Courage et espoir. Vous êtes dans mon cœur, mes bien-aimés. Que Dieu nous aide tous. » Les nouvelles archives d'Irène Némirovsky confiées par son petit-fils seront classées et ajoutées à ce dossier pour rejoindre, enfin, « le lieu qui convenait ».
Tous les mardis après-midi, une permanence accueille au Mémorial de la Shoah des familles juives anonymes qui viennent faire don de leurs archives privées. « Rien n'est banal, toutes les histoires sont singulières, explique Lior Lalieu, la responsable du service photothèque, qui gère les permanences. Grâce aux documents, on a réussi à réunir des cousins que la Shoah avait séparés. » En 2024, 10000 nouvelles pages d'archives sont arrivées au Mémorial, 3000 de plus que l'année d'avant. Un « effet 7-Octobre » aurait-il incité les familles juives, voyant l'antisémitisme croître, à partager leurs souvenirs ? « Peut-être, répond Karen Taieb, responsable des archives. Les raisons sont multiples, il y a aussi le fait que les derniers survivants disparaissent, donc la volonté de transmission est plus forte. »
Au fond de la salle ce mardi, à côté des familles anonymes venues déposer des photos en noir et blanc et des papiers jaunis, un vieil homme raconte sa vie pendant la guerre. Alain Geismar, figure de Mai 68, a aujourd'hui 85 ans. Il en avait à peine 2 lorsque sa mère et lui ont fui en zone libre après la débâcle et la mort de son père sur le front. « Ma mère me l'avait confié avant de mourir, mais je n'ai jamais ouvert ce dossier, et elle ne m'a jamais dit ce qu'il y avait dedans », dit-il en le tendant à la bénévole. À l'intérieur, des lettres qui racontent le combat de sa mère pour récupérer son appartement, ses meubles et sa Citroën 7C spoliés par les Allemands pendant l'Occupation. « C'est le lieu où ces documents doivent être », dit le vieux militant avec émotion.
- Le cinéaste et écrivain David Teboul a réuni pour deux déjeuners quatre survivantes des camps : Ginette Kolinka, Judith Elkán-Hervé, Esther Sénot et Isabelle Choko. Les nonagénaires échangent vivement, passant du registre léger à la violence abominable. Ce récit à quatre voix est une extension d'un documentaire rediffusé mardi à 0h30 sur France 2 et en replay sur la plateforme France.tv.
Les Filles de Birkenau, de David Teboul, Les Arènes, 272 pages, 24 euros.
- C'est une boîte à chaussures, fermée par un père d'une cordelette début 1946 que son fils s'est décidé à ouvrir dans les années 2000. A l'intérieur quatre cahiers en polonais dans lesquels Alter Fajnzylberg témoigne de sa captivité à Birkenau, où il fut condamné à servir dans les Sonderkommandos, chargés de transporter les corps des personnes exterminées. « Qui se souviendra d'eux sinon moi. », écrit-il dans ce document, qui montre la volonté de certains membres du SK de faire sortir des témoignages - il fait la lumière sur qui a pris les photos témoins de l'intérieur des camps - mais aussi d'envisager un soulèvement armé.
Ce que j'ai vu à Auschwitz : les cahiers d'Alter, Alter Fajnzylberg, Le Seuil, 384 pages, 33 euros.
- Traduite pour la première fois en français, cette monographie d'Auschwitz signée Piotr Cywinski, directeur du musée d'Auschwitz, prend le biais du vécu des hommes, leurs sentiments et leurs émotions, pour livrer une « étude du legs le plus intime des rescapés » par opposition à une historiographie d'aprèsguerre « présentée à travers le prisme de faits, de chiffres et de dates », écrit-il. Une trentaine de chapitres thématiques (la faim, l'hygiène, les émotions, la volonté, l'empathie...) présentent l'enfer que représentait la vie au cœur du camp de la mort.
Auschwitz - Une monographie de l'humain, de Piotr M.A. Cywinski, traduit de l'anglais par Claire Darmon et Lisa Vapné, Calmann-Lévy, 616 pages, 28 euros.
- Dans un passionnant essai d'histoire de l'Histoire, Laurent Joly, directeur de recherche au CNRS, s'interroge sur le récit qui a été fait dans la presse et les livres ainsi que dans le débat intellectuel, politique et judiciaire ( procès Papon) de l'implication du régime de Vichy dans la « solution finale ». Il dévoile la façon dont la responsabilité a été progressivement relatée et les controverses qui ont jalonné l'écriture de l'Histoire.
Le Savoir des victimes, de Laurent Joly, Grasset, 448 pages, 25 euros.
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- Depuis 2002, Haïm Korsia accompagne chaque année des centaines d'anonymes et de personnalités au mémorial d'AuschwitzBirkenau afin de « confronter chacun d'entre nous à l'évidence de l'expérience », explique en préface le grand rabbin de France. Ce livre illustré associe des phrases de survivants, de poètes et d'historiens à autant de « fragments volés à l'émotion » que sont ces photographies prises lors de ces voyages.
Fragments de mémoire - Voyages à Auschwitz-Birkenau, de Haïm Korsia et Adeline Baldacchino, Flammarion, 220pages, 26 euros.
Nelson Getten