Amoureux des vagabondages, des portraits ciselés, des pensées jetées au vol, vous serez comblés par le dernier Jean-Paul Enthoven, Je me retournerai souvent, tant cet écrivain, longtemps promeneur chez ses maîtres en littérature, n'a rien à leur envier. Je n'étais pas experte en jeanpaulerie, ni toujours jeanpaulâtre. Il se moque assez de ceux que l'air du temps invite à juger pour que je confesse en avoir été moi aussi victime. Mais j'ai appris à goûter sa générosité de cœur et à l'aimer au-delà des coquetteries dont il est friand. Je mesure cependant mes mots, car il se méfie des éloges amis - dont toutefois il détesterait l'absence.
Jean-Paul Enthoven a longtemps pâti d'une réputation d'excellent écrivain que gâcherait un dandysme à la garde-robe raffinée. L'autoportrait qui se révèle au fil des pages est le contraire de cette caricature : un homme plus inquiet qu'insouciant, tourmenté par la finitude plus qu'hédoniste tranquille, insatisfait plus que vaniteux. Cet hypermnésique connaît tout de ses dieux : Diderot, Montaigne, Stendhal, Proust évidemment, ou Apollinaire (auquel il emprunte un vers pour titre de ce livre).
À ceux qu'il n'a pas connus, s'ajoutent les familiers aimés : Sollers, « [s]on acrobate préféré » ; Sagan - rare présence féminine dans son panthéon littéraire ; Michel Schneider, qui lui apprit un secret puisé dans La Recherche, où « la bonté [...] est toujours supérieure à l'intelligence » ; Jean Daniel, camusien comme lui, et auquel il doit son « entrée dans la grande comédie parisienne ». Ce grand journaliste lui avait confié ce qui devrait être la bible de la profession : « N'oubliez jamais que la vérité a toujours un pied dans le camp d'en face. »