Dimanche 2 janvier 1949, la nuit de la tragédie s'abat sur l'Ille-et-Vilaine. Il est 19 h 15 lorsqu'un puissant camion américain de marque Dodge, ramenant l'équipe de jeunes footballeurs du bourg de Corps-Nuds, au sud de Rennes, conduit par le fils du maire du village (dont l'enquête prouvera qu'il était passablement éméché), rate un virage, percute une maison et plonge dans un étang.
Le bilan est effroyable : 18 enfants de Corps-Nuds y laissent la vie. Ce « fait d'hiver » marquera l'opinion publique et fera, quelques jours durant, les gros titres de la presse, y compris nationale. Puis, ainsi qu'il est de coutume en pareil cas, peu à peu, on oubliera. Un mur de silence s'érigera au fil des années.
Jean-Paul Kauffmann lui, n'a pas oublié. Il avait 4 ans lorsque se produisit l'accident. Il était le fils du boulanger du bourg, petit garçon à mi-chemin de l'amour que lui portaient son père et sa mère, enfant de chœur lors des messes où, puisque nul ne lui prêtait vraiment attention, il pouvait s'adonner plaisamment et concomitamment aux joies parallèles de la pompe apostolique et romaine et de l'observation des paroissiens...
Le passé alors pouvait bien promettre de durer toujours, le petit Jean-Paul ne s'en laissait tout de même pas promettre, mais jouissait pleinement de cette petite éternité. C'est à cette France évidemment disparue, des années 1950, des « clocher[s] », des « maisons sages », comme la chantait Trenet, cette France provinciale qui n'était pas encore celle des « territoires », que sept décennies plus tard l'écrivain consacre un livre, L'Accident donc, à la fois splendide et bouleversant de justesse, sans nostalgie passéiste ; une recherche d'un temps qui n'aura pas nécessairement été perdu pour tout le monde...
Propos recueillis par Olivier Mony