Le nouveau film du cinéaste iranien Mohammad Rasoulof, Les Graines du figuier sauvage, méritait tout sauf ce prix spécial que lui a décerné le jury du Festival de Cannes cette année. Tout sauf ce prix qui l'enferme dans le ghetto de la politique et du film pourchassé. Certes, ce réalisateur est la bête noire du régime de Téhéran et il a dû fuir son pays dans des circonstances rocambolesques pour être présent sur la Croisette. Mais ce contexte scandaleux et singulier n'enlève rien à la totale réussite du film lui-même, qui existe bien au-delà de la censure dont il est victime.
Le scénario concocté par Rasoulof déroule un à un les fils d'une société iranienne en proie à différents maux qui la rongent. Tout semble pourtant paisible au départ dans cette famille privilégiée entre un père, une mère et leurs deux filles adolescentes. Mais rien ne va plus quand ce chef de famille devient un juge à la solde du pouvoir islamique chargé en particulier de la répression des manifestants qui défilent au nom du beau slogan « Femme, vie, liberté ». Et tout se dérègle définitivement quand ce zélé fonctionnaire tout à la fois aux ordres et aux abois découvre que son arme de service a disparu.
En mêlant ainsi étroitement le portrait d'une cellule familiale lézardée à celui d'une société bouleversée, le cinéaste iranien parvient à une synthèse terrifiante. L'ère du soupçon se mélange à l'air du temps pour imposer un régime de terreur : chacun se défie de l'autre, jusqu'au père qui finit par voir ses filles comme des ennemies et réciproquement. Pour mener à bien son propos, le film s'émancipe progressivement du huis clos de l'appartement familial, donnant notamment à voir de véritables scènes d'émeutes filmées au téléphone portable. Mais il prend toute sa dimension dans un voyage ultime que l'on se gardera bien de raconter ici tant il transforme le film en une fracassante tragédie solaire et glacée.