« Je vous souhaite de vivre en paix. » Dans la bouche de Monika Held, l'expression n'est pas une convention sociale ou une formule de politesse. Devant un petit groupe de lycéens silencieux, la dynamique septuagénaire vient de livrer un récit intime : celui de sa jeunesse sur la zone frontière de l'Otan, là même où les divisions armées occidentales ont fait face à celles du pacte de Varsovie pendant quarante-cinq ans. Le « point le plus chaud de la guerre froide », où les états-majors des deux blocs se préparaient à un affrontement terrestre d'une ampleur inédite. Un demi-million de soldats auraient pu être mobilisés. Surtout, la bataille aurait été nucléaire.
Les historiens manquent de sources sur les chiffres exacts, mais les scénarios les plus « optimistes » estiment que la puissance potentielle des ogives déployées par les deux camps dans la région aurait été deux fois plus forte que celle lâchée sur Hiroshima en août 1945. « Mais ça, nous ne le savions pas ! » jure Monika ; c'est seulement avec le mouvement pacifiste des années 1980 que la mère de famille apprend qu'elle élève ses trois jeunes enfants sur une zone que l'Otan prévoyait de rayer de la carte.
« Pour bloquer ou ralentir l'avancée des chars ennemis, les Américains stationnés ici avaient placé 141 engins explosifs qui nous auraient empêchés de fuir. Les routes, les ponts étaient piégés. Nous devions être des boucliers humains. » Malgré les excellentes relations que les GI du « Poste d'observation Alpha » entretenaient avec les habitants du village de Rasdorf, « les militaires auraient exécuté leur mission sans hésiter », poursuit Monika, dont la maison était la première derrière la ligne frontière entre les deux Allemagnes. Les barbelés du rideau de fer étaient au bout du jardin.