OPINION. Désarmement nucléaire : 80 ans après Hiroshima, il est grand temps de mettre en œuvre le TNP
Sophie Bolt, John Cooper, Marc Finaud, Étienne Godinot, Andrew Jackson, Marc Morgan, Bernard Norlain et Annick Suzor-Weiner*
« Les armes nucléaires ont fait à de multiples reprises la preuve de leur inefficacité, elles sont antidémocratiques et immorales, elles démobilisent les citoyens au sujet de leur défense, elles gaspillent des ressources colossales qui pourraient être...
Dans le monde, il y a 12.121 armes nucléaires fabriquées par neuf pays. Soit l'équivalent de 360.000 bombes d'Hiroshima. Parmi les neuf puissances nucléaires actuelles, la France et la Grande-Bretagne sont les mieux placées pour lancer un mouvement global en faveur du désarmement nucléaire, selon un collectif de plusieurs associations françaises et britanniques sur les armes nucléaires. Par Sophie Bolt, John Cooper, Marc Finaud, Étienne Godinot, Andrew Jackson, Marc Morgan, Bernard Norlain et Annick Suzor-Weiner*.
Fin novembre 2024, 12 organisations religieuses et 22 organisations non confessionnelles de France et de Grande-Bretagne publiaient ensemble une « Déclaration à l'occasion de l'anniversaire du Traité de coopération en matière de défense et de sécurité entre le Royaume-Uni et la République française [1]». Ce texte exhorte les dirigeants des deux pays à enfin honorer leur engagement à négocier en vue du désarmement nucléaire, stipulé dans l'article VI du Traité de non-prolifération (TNP) entré en vigueur en 1970. Il les encourage aussi à adopter une attitude plus constructive à l'égard du Traité sur l'interdiction des armes nucléaires (TIAN) entré en vigueur le 22 janvier 2021, en annonçant leur participation comme observateurs à la prochaine réunion des 94 pays l'ayant déjà signé ou ratifié.
Rappelons que les États parties au TIAN s'interdisent de mettre au point, mettre à l'essai, produire, fabriquer, acquérir, posséder, stocker, transférer des armes nucléaires, d'accepter leur transfert ou leur contrôle,d'employer ou de menacer de lesemployer, d'autoriser leur implantation, leur installation ou leur déploiement.
Contexte sécuritaire international
Dans sa réponse au courrier envoyé à Emmanuel Macron par Pax Christi France, l'Élysée écrit : « Vous pouvez compter sur l'engagement du Président de la République à œuvrer sans relâche à la stabilité du monde. Cette approche ne passe cependant pas par le [TIAN...] qui ne correspond pas au contexte sécuritaire international. La France rappelle néanmoins régulièrement son attachement au [TNP], qui propose une approche réaliste et partagée du désarmement ».
De son côté, dans la réponse au courrier envoyé au Premier ministre britannique Keir Starmer par Pax Christi Angleterre-Pays-de-Galles, le ministère de la Défense britannique leur écrit : « [...] Le gouvernement ne croit pas que le TIAN nous rapprochera d'un monde sans armes nucléaires. [...] Il ignore l'environnement de sécurité complexe auquel nous sommes confrontés et ne fait rien pour accroître la confiance et la transparence entre les États détenteurs d'armes nucléaires. [...] En résumé, il n'offre pas de voie réaliste vers le désarmement et risque de saper l'architecture de non-prolifération efficace que nous avons déjà mise en place ».
Chacune de ces affirmations peut être rigoureusement contredite : le TIAN impose à chaque État de promouvoir le traité auprès des pays non signataires ; il prévoit expressément qu'un État doté peut ratifier ce traité sans avoir d'abord désarmé, mais en s'engageant à le faire selon un calendrier vérifiable ; les garanties demandées aux États adhérant au TIAN sont d'un niveau au moins équivalent à celles appliquées par l'Agence internationale de l'énergie atomique (AEIA) sans préjudice de tout renforcement ultérieur ; le « contexte de sécurité » et le manque de confiance entre puissances nucléaires invoqués pour rejeter le TIAN montrent au contraire qu'il est grand besoin d'un traité offrant une solution à cette menace mondiale [2].
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12.121 armes nucléaires
Que dire de « l'architecture de non-prolifération efficace que nous avons mise en place » quand elle laisse subsister dans le monde 12.121 armes nucléaires, l'équivalent de 360.000 bombes d'Hiroshima ? Loin d'assurer la sécurité des pays qui les détiennent, elles sont un danger permanent pour leurs populations, pour l'humanité et pour la biosphère. Elles ont fait à de multiples reprises la preuve de leur inefficacité, elles sont antidémocratiques et immorales, elles démobilisent les citoyens au sujet de leur défense, elles gaspillent des ressources colossales qui pourraient être consacrées à l'éducation, à la santé, à l'environnement et donc à la sécurité collective.
Le fait est que les pays qui soutiennent le TIAN (122 sur 192) ne supportent plus la discrimination introduite par le TNP entre les pays non dotés et les cinq États (Chine, États-Unis, France, Royaume-Uni, Russie) qui bénéficieraient d'un « droit » de posséder indéfiniment des armes nucléaires, auxquels s'ajoutent les quatre pays (Corée du Nord, Inde, Israël, Pakistan) qui ont imité les puissances nucléaires en dehors du TNP et contribuent à cette dangereuse course aux armements. Ils rappellent que, même pour les pays non signataires du TIAN, les armes nucléaires sont contraires au droit international selon la Cour internationale de justice et le Comité international de la Croix-Rouge.
Le TIAN met tout simplement en œuvre avec clarté l'article VI du TNP qui stipule : «Chacune des Parties au Traité s'engage à poursuivre de bonne foi des négociations sur des mesures efficaces relatives à la cessation de la course aux armements nucléaires à une date rapprochée et au désarmement nucléaire, et sur un traité de désarmement général et complet sous un contrôle international strict et efficace. » Il est donc grand temps que cet engagement soit respecté.
Neuf puissances nucléaires
Parmi les neuf puissances nucléaires actuelles, la France et la Grande-Bretagne sont les mieux placées pour lancer un mouvement global en faveur du désarmement nucléaire et montrer l'exemple aux autres États dotés. Seule une puissante mobilisation citoyenne, française et britannique, européenne et internationale,convaincra nos gouvernements de changer de politique en renonçant à faire reposer notre défense sur une menace de destruction mutuelle assurée et la croyance chimérique en l'efficacité de la dissuasion.
Au moment où nous allons commémorer le 80ème anniversaire des bombardements d'Hiroshima et Nagasaki, rappelons-nous cette exhortation d'Albert Camus dans Combat le 8 août 1945 : « La civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie. (...) Il va falloir choisir, dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif et l'utilisation intelligente des conquêtes scientifiques (...). Devant les perspectives terrifiantes qui s'ouvrent à l'humanité, nous apercevons encore mieux que la paix est le seul combat qui vaille d'être mené. Ce n'est plus une prière, c'est un ordre qui doit monter des peuples vers les gouvernements. L'ordre de choisir définitivement entre l'enfer et la raison ».
- Sophie Bolt est Secrétaire générale de la Campaign for Nuclear Disarmament (CND) en Grande-Bretagne ; - John Cooper est Directeur du Fellowship of Reconciliation (FOR) en Grande-Bretagne, - Marc Finaud est un ancien diplomate et vice-président de l'association 'Initiatives pour le désarmement nucléaire' (IDN) ; - Étienne Godinot est membre du 'Collectif Bourgogne Franche-Comté pour l'abolition des armes nucléaires', qui organise des vigies régulières devant le site CEA-DAM de Valduc chargé d'assurer la maintenance et le perfectionnement des armes nucléaires françaises ; - Andrew Jackson est Chief Executive de Pax Christi - England-Wales ; Marc Morgan est membre de Trident Ploughshares en Grande-Bretagne ; - Le général d'armée aérienne (2S) Bernard Norlain, est président d'IDN ; - Annick Suzor-Weiner est une vice-présidente de Pugwash-France.