LA TRIBUNE DIMANCHE — Comment se porte le droit international devant ce nouvel ordre basé sur la force que veulent imposer des puissances comme les États-Unis et la Russie ?
AGNÈS CALLAMARD — Le droit international est à genoux. Les règles ne sont plus absolues pour certains pays comme la Russie, les États-Unis, ou leur allié Israël, qui affirment que ce droit ne peut s'appliquer à eux à cause de circonstances exceptionnelles. Tout ce qui compte, c'est l'intérêt primordial de l'État tel qu'il le définit lui-même. Il y a un rejet des valeurs universelles comme l'État de droit, l'indépendance de la justice, l'égalité des êtres humains, quel que soit leur genre, la couleur de leur peau ou leur origine.
Le droit international avait pourtant avancé ces dernières décennies...
Oui, mais à Amnesty d'une manière collective, ou comme rapporteuse spéciale de l'ONU, nous avons mis en garde contre la propagation des dérives autoritaires à l'échelle internationale, y compris dans les vieilles démocraties occidentales. La lutte contre le terrorisme a motivé l'adoption de lois, qui auraient dû être limitées dans le temps mais se sont pérennisées et se sont normalisées. Ces lois, votées pour lutter contre le danger qui mettait en péril nos valeurs, la population et l'État, n'étaient pas toutes nécessaires, notamment parce que les arsenaux juridiques possédaient assez d'outils pour le faire. La lutte contre les migrations a elle aussi fourni des outils autoritaires et des messages politiques qui ont corrompu les valeurs universelles. En suivant des logiques partisanes, les gouvernements ont voulu montrer qu'ils étaient forts, qu'ils prenaient à bras-le-corps la lutte contre le terrorisme ou l'immigration dite illégale. Certaines lois ont en fait été votées pour des raisons politiques et électoralistes plus que judiciaires.