OPINION. « IA : où sont les femmes ? », par Rachel-Flore Pardo, avocate, et Julie Martinez, DG de France Positive
Rachel-Flore Pardo* , avocate, et Julie Martinez, directrice générale de France Positive**, dénoncent la sous-représentation des femmes dans l’IA et appellent à une gouvernance plus inclusive pour éviter que cette technologie ne perpétue les inégalités.
Rachel-Flore Pardo et Julie Martinez
Nourrie par des biais sexistes, l'IA peut le devenir, alertent Rachel-Flore Pardo et Julie Martinez.
L'intelligence artificielle transforme nos sociétés en profondeur, redéfinissant nos rapports au savoir, au travail, à l'autre. C'est un bouleversement global, un basculement civilisationnel.
Lors du sommet mondial pour l'action sur l'intelligence artificielle à Paris, chefs d'État, chercheurs, entreprises et acteurs de la société civile se réuniront pour débattre de son évolution et de sa gouvernance. Une question doit s'imposer avec force : où sont les femmes ?
Dans les hautes sphères de la tech, leur absence est abyssale. Chez les patrons des Gafam, il n'y en a pas. Parmi les chercheurs en IA, on compte près de 90 % d'hommes et plus de 80 % des emplois numériques français sont occupés par des hommes.
Et pourtant, les femmes seront les premières victimes potentielles de cette révolution numérique. Aux États-Unis, les emplois exposés de manière significative à l'automatisation sont occupés à 80 % par ces dernières. Ce sont elles qui, demain, subiront le plus brutalement les effets de l'IA sur le marché du travail, et ce alors même qu'un emploi créé sur cinq est lié au numérique.
L'IA ne nait pas sexiste, elle le devient.
La faible présence des femmes dans la tech est la conséquence directe de leur absence dès le plus jeune âge dans les filières scientifiques. Les écoles d'ingénieurs françaises connaissent le taux de féminisation le plus faible des grandes écoles, avec seulement 33 % d'étudiantes.
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Ce manque de mixité génère d'ailleurs encore trop souvent un sexisme ambiant qui favorise les violences sexistes et sexuelles dans les écoles d'ingénieurs, et exclut encore davantage les femmes.
La sous-représentation des femmes de l'imagination à la conception et jusqu'à l'utilisation de l'IA n'est pas sans conséquences. L'IA n'a ni conscience ni intention, mais elle est influençable, par les données sur lesquelles elle s'entraîne, et ceux qui la développent et l'utilisent. Alors, cette révolution majeure se construit sans les femmes - et, trop souvent, contre elles.
L'IA ne nait pas sexiste, elle le devient. Nourrie par des données du passé, elle hérite des rapports de domination trop longtemps établis. Et comme 88 % des algorithmes sont créés par des hommes, elle reproduit leurs biais, diffuse et amplifie les clichés des inégalités de genre.
Demandez à une IA de générer l'image d'un cadre dynamique et celle d'une personne préparant le dîner. Trop souvent l'homme sera au bureau et la femme aux fourneaux. Chacun incarnera d'ailleurs parfaitement les codes de beauté les plus stéréotypés : l'un avec un corps bodybuildé ressemblant à Ken, et l'autre avec sa taille fine aura un air de Barbie. Il ne s'agit pas d'une simple représentation graphique, ces images impactent nos imaginaires et verrouillent les injustices du passé.
L'IA du futur ne doit pas reproduire les dominations du passé.
Autre exemple : sur Google on trouve plus de 156 millions d'occurrences de recherche pour « deepfake porn », ces fausses vidéos pornographiques générées par l'intelligence artificielle, tellement bien faites qu'on croit qu'elles sont vraies, et dont 99 % des victimes sont des femmes.
Si certaines IA génératives peuvent s'avérer sexistes, biaisées, si trop souvent elles discriminent ceux qui sont déjà discriminés et invisibilisent celles qui sont déjà invisibilisées, c'est parce qu'elles sont entraînées sur des données qui ont été produites, sélectionnées, filtrées... par des scientifiques en manque de diversité.
Que devons-nous exiger du sommet mondial sur l'IA ?
L'IA du futur ne doit pas reproduire les dominations du passé. Ce sommet doit constituer un tournant. L'urgence impose une plus grande diversité dans la gouvernance de l'IA, des investissements massifs pour l'éducation des femmes aux sciences et une transparence algorithmique effective afin de mettre en lumière tous les biais existants.
Quelques semaines seulement après que Mark Zuckerberg a osé appeler à « plus d'énergie masculine » dans un secteur déjà largement dominé par des hommes, et à la veille du sommet de l'IA, exigeons, plus que jamais, que les femmes y trouvent leur place.