Les Moulins de la Galleria Continua fêtent leurs 20 ans
Depuis 20 ans, Galleria Continua fait souffler un vent contemporain sur les anciens moulins de Boissy-le-Châtel, métamorphosant une friche industrielle en un extraordinaire terrain de jeu pour artistes et visiteurs.
Il y a 20 ans, les trois fondateurs de la Galleria Continua, originaires de Toscane, Mario Cristiani, Lorenzo Fiaschi et Maurizio Rigillo, cherchaient un vaste lieu afin d'entreposer les œuvres de leur galerie parisienne. Ils découvrent le moulin et ce...
Quoi de mieux qu’un moulin avec de l’art pour rafraîchir l’esprit, exalter les papilles, enrichir ses connaissances, oxygéner le cerveau qui rouille faute d’enchantements. Ça pétille en Seine-et-Marne. Dans les Lettres de mon moulin, Alphonse Daudet écrit : « Le jour, c’est la vie des êtres; mais la nuit, c’est la vie des choses. » Il ne connaissait pas ces Moulins-lieux d’art près de Coulommiers.
Là, la vie des choses a lieu le jour. La curiosité des visiteurs et la lumière naturelle font swinguer les œuvres. Se rendre dans un moulin avec art, c’est ajouter de l’eau au sien. C’est s’alimenter d’autres sensations que celles offertes par musées, galeries et espace dévolus.
Il y a 20 ans, les trois fondateurs de la Galleria Continua, originaires de Toscane, Mario Cristiani, Lorenzo Fiaschi et Maurizio Rigillo, cherchaient un vaste lieu afin d’entreposer les œuvres de leur galerie parisienne. Ils découvrent le moulin et ce gigantesque site de Boissy-le-Châtel. Leur devise pourrait être « impensable n’est pas Continua ».
Rivière oubliée, moulin cassé, champs délaissés, locaux industriels délabrés : tout, absolument tout les emballa. Mieux qu’une réserve, ils en firent un lieu d’exposition ouvert à tous. Et vogue le navire ! Aujourd’hui le parfum de l’art se répand partout, révèle les lieux qui à leur tour mettent en vie les œuvres exposées devenant des excroissances fantastiques. Attention les yeux (tout est à vendre) ! Et vogue l’imaginaire !
Fissures, craquelures et taches célébrées
Près de la rivière, à l’intérieur d’un bâtiment, un mammouth paît sur le béton. Ses longs poils sont en lambeaux de fax. Mammouth, fax, site industriel, rien que de la préhistoire (Pascale Marthine Tayou). Un homme est mort ! Allongé au milieu d’un ancien bureau vide, tué par la pénibilité du travail, possible ? On souffre pour ce gisant au corps composé ou plutôt décomposé en lourdes pièces détachées (en acier corten), œuvre de la star Antony Gormley. En plein hangar gigantesque, une tornade s’arrache du sol, emportant avec elle les objets trouvés par l’auteur de l’œuvre (Pascale Marthine Tayou).
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Sur le site, partout des fissures, craquelures et taches. Ici les dégâts offerts par le temps ne sont pas effacés mais célébrés. Dans un tableau de Barbana Bojadzi composé avec des matériaux de construction, des fissures, des taches en parfaite intimité avec celles des murs. Dans un autre espace, une longue fissure, une cicatrice lézarde le sol.
Le bâtiment n’est pas en danger, pourtant. Il est soigné. La cicatrice est multi-agrafée par Kader Attia. Au détour d’un escalier, près de la rivière, les vagues en carton ondulé d’une mer sinueuse s’entremêlent. Un labyrinthe qui aurait pu être végétal est composé de rouleaux en carton ondulé. Ils s’enroulent, s’embrassent. Le visiteur s’y faufile comme il peut (Michelangelo Pistoletto).
Sur un immense mur, à l’extérieur, une fresque archi-colorée et géométrique a été imaginée par Julio Le Parc, précurseur de l’art cinétique, mort le jour même de l’anniversaire du site. Derrière ce qui est devenu l’emblème du lieu, un beau dérangement, un ex-hangar glisse du noir et blanc vers la couleur. Une aire de jeu entre volumes qui rappelle celles de construction pour enfants. Une merveille esthétique, une réinvention architecturale de Daniel Buren. Impossible de continuer. Tout est à fréquenter de près.
Indissociable de Daniel Buren
Il y a plus de 40 ans à San Gimignano, en Toscane, trois gamins décident de créer une galerie d’art contemporain, du jamais-vu dans la ville. Ils n’ont pas une lire en poche. À force d’intuition, de culot, d’enthousiasme et d’entêtement, les trois amis réussissent leur pari. La Galleria Continua plante sa fantaisie débridée et son professionnalisme nécessaire à Cuba, en Chine, en Italie, au Brésil, aux Émirats arabes unis et à Paris, où un troisième espace a ouvert en 2024 au cœur de Matignon. Pas fou, le trio.
L’art du galeriste étant que ses artistes soient vus, qu’on sache qu’ils existent, idem pour le nom de la galerie, il crée des événements, associe ses artistes à des lieux inattendus ou (et) prestigieux, du gagnant-gagnant pour les lieux, les artistes et les galeries. Avec leur lieu-galerie-centre d’art et opération de relations publiques, les trois bad boys désormais incontournables ajoutent un écrin à leur rayonnement, permettent au plus grand nombre de se rapprocher de l’art contemporain avant de devenir d’éventuels acheteurs. Qui ne sème pas ne récolte rien.
Les Moulins s’agitent particulièrement lorsque écoles, collèges, lycées, associations inclusives sont là. Avec de l’argent exclusivement privé, la galerie remplit une mission de service public. Le beau parleur du trio, Lorenzo Fiaschi, en est des plus heureux. « À 13 ans, j’ai rencontré une femme peintre âgée de plus de 80 ans. Elle m’a ouvert les portes de son atelier et celles de l’art. Avec les Moulins, je fais la même chose. »
Lorenzo est d’un égoïsme sans limites. Il se fait plaisir. « Ma joie est de faire battre les cœurs. Je ne veux pas être le plus riche du cimetière. L’argent que nous gagnons, nous le réinvestissons dans nos projets. Je ne m’empêche rien pour ne pas avoir le regret de ne pas avoir essayé. »
À quoi sert tout cela ? « Je suis convaincu que sans l’art le monde serait encore plus sauvage… Les régimes totalitaires abattent l’art, contre-pouvoir incontrôlable. L’art exprime mille points de vue, il est un hymne à la différence que n’aiment pas les dictateurs. » Aux Moulins, la galerie expose une œuvre monumentale de Sislej Xhafa, immense buste de Berlusconi, vorace imperturbable à la fibre artistique limitée, au pouvoir contraignant sans limites, référence peu dissimulée à Trump.
Le lieu est indissociable de Daniel Buren, dans l’aventure Continua depuis des décennies. « À quoi sert tout cela? Je suis un grand pessimiste, disons qu’ici est un lieu hors chaos et c’est déjà beaucoup. » Un lieu tel que l’aurait aimé Marcel Duchamp, référence de Lorenzo Fiaschi. Duchamp pensait qu’une œuvre est davantage la création du regardeur que de son auteur. Au bord du Grand Morin, dans ces espaces fous, les œuvres naissent comme des coquelicots.
🏛️ Galleria Continua, les Moulins, 46, rue de La Ferté-Gaucher (Boissy-le-Châtel). ☎️ Tél.: 0164203950. ℹ️ Informations sur le site de la Galleria Continua.