OPINION. Bruno Bonnell : « L'IA, révélateur d'ambition géopolitique »
Bruno Bonnell

Photo d'illustration
DR
Bruno Bonnell

Photo d'illustration
DR
Aux Etats-Unis, le far-west de la dérégulation sans limite, l'IA est perçue comme une opportunité pour les groupes internationaux d'accélérer les innovations technologiques dans les domaines de la santé, de la défense et la sécurité. La Chine, de son côté, perçoit l'IA comme un outil de maximisation de sa production pour accroître sa compétitivité et ses parts de marché planétaires, comme en témoigne l'attractivité de leur dernier né DeepSeek. En Inde, l'IA, à travers des modèles en open source, est vue comme un moyen d'amélioration de sa production pour la rendre plus agile et répondre à des demandes internationales toujours plus pointues. L'Afrique voit principalement l'IA comme un accélérateur d'éducation et un outil d'évaluation de ses ressources naturelles, tandis que la Russie utilise l'IA comme un outil stratégique d'influence et de puissance militaire. D'autres territoires, comme les pays du Golfe, perçoivent l'IA comme un vecteur de transformation sociétale et géopolitique. Leur puissance financière leur permet d'investir dans la formation et le développement d'infrastructures, ce qui pourrait faire d'eux des acteurs majeurs.
Reste l'Europe, championne de la révolution industrielle avant le « gilded age » américain, cet âge doré cher au Président Donald Trump, mais qui est restée trop longtemps ancrée dans sa nostalgie des trente glorieuses, corsetée dans ses réglementations, déchirée sur ses positions internationales et qui oscille entre Atlantisme et indépendance énergétique et militaire. Si le « vieux continent » a su marquer l'Histoire avec des avancées majeures - du World Wide Web aux robots industriels (Kuka), en passant par le cloud et l'industrie téléphonique (Nokia) - il peine aujourd'hui à s'imposer dans la compétition technologique et stratégique mondiale. Faute d'investissements suffisants, victime de rachats successifs par des capitaux étrangers et d'un abandon de ses données stratégiques au profit d'autres puissances, l'Europe semble avoir perdu une bataille après l'autre.
Ce triste bilan est la conséquence d'un manque de coordination stratégique européenne au nom d'un libéralisme mal adapté au match de pays-continents contre des pays isolés. Lorsque que les États-Unis ou la Chine parlent en milliards, les pays européens répondent en millions. C'est pourtant à l'échelle continentale qu'il faut raisonner comme le précise le rapport de Mario Draghi sur le fossé à combler en innovation en Europe par rapport à nos concurrents internationaux.
Il est donc essentiel que l'Europe s'unisse pour l'IA et s'affranchisse de la dépendance numérique à des américains ou des chinois en jouant le temps long. Si on précipite la stratégie IA européenne, il y a fort à parier qu'on choisira des solutions étrangères, sur étagère, alors que si on construit plus patiemment un écosystème européen, on assurera nos différences et identités.
L'Europe doit définir sa propre vision de l'IA. Entre l'IA libertarienne américaine, l'IA productiviste chinoise, l'IA accélératrice des pays émergents, l'IA agressive russe, l'Europe doit se démarquer par une IA humaniste au service de l'amélioration de la qualité de vie pour tous.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

Elle doit avoir une ambition d'excellence et de compétitivité mais intégrer également une éthique sociétale et un engagement environnemental. La gestion responsable des données et la transparence des algorithmes sont les conditions de l'acceptabilité d'une IA pour qu'elle ne soit pas mise en doute et perçue comme menaçante. Les sociétés Mistral.IA, Bioptimus ou encore Aqemia illustrent le type de structure que doit soutenir l'Europe. La France, qui a une stratégie ambitieuse en matière d'IA depuis 2017 avec France 2030 a les moyens d'être au cœur de cette accélération. En outre l'IA, forte consommatrice d'énergie, se doit d'être vertueuse en privilégiant les énergies décarbonées. Une IA européenne doit s'articuler autour de deux maîtres-mots : responsabilité et frugalité. C'est un enjeu qui sera au cœur du prochain Sommet sur l'intelligence artificielle qui se tient à Paris.
Pour permettre l'émergence de ce type d'écosystème IA en Europe, il faut donc réguler l'accès aux données européennes, former des ingénieurs et docteurs de haut vol en intégrant dans leur cursus des humanités, encourager les développements en ressources partagées, et ne faire aucune concession sur la décarbonation de l'énergie. Il est indispensable en outre qu'elle soit intransigeante sur toute technologie qui ne respecterait pas ces valeurs.
Dans le concert des nations, l'Europe doit faire ce pari courageux et visionnaire pour l'IA car c'est celui de l'exigence qu'auront les futurs consommateurs pour l'intégrer comme un élément de mieux-être plutôt que la rejeter comme une menace existentielle.
Bruno Bonnell
OPINION. « Le bio-manufacturing, prochain tournant stratégique : la France peut-elle se permettre d’attendre »
« Recyclage et réemploi : des enjeux de souveraineté industrielle et écologique »
OPINION. « Asie centrale : la nouvelle frontière économique que la France ne peut plus ignorer »
OPINION. « Les constructeurs automobiles chinois innovent-ils dans l’automobile ? »