Manuel Valls, ministre des Outre-Mer, revient sur les émeutes survenues il y a un an en Nouvelle-Calédonie et appelle à se rappeler ce qu'il estime être « la voie du dialogue » : les accords de Nouméa, datant d'il y a 36 ans.
Il y a 36 ans, la République choisissait en Nouvelle-Calédonie, avec les accords de Matignon puis de Nouméa, la voie du dialogue, de la reconnaissance mutuelle et du refus de la violence. Ce choix n'était pas un miracle, mais un acte politique de courage et de responsabilité. Il reste aujourd'hui notre boussole.
Certains responsables politiques hexagonaux semblent l'avoir oublié. Leurs discours, enflammés et anachroniques, résonnent étrangement comme ceux de la droite des années 1980. À l'image de Charles Pasqua ou de Bernard Pons, ils estiment que « la défense de Bastia commence à Nouméa ». Ce type de rhétorique a déjà conduit au drame - celui d'Ouvéa. Ils refusent de poser un regard lucide sur l'histoire, et en particulier sur ce que signifie, en Nouvelle-Calédonie, un processus de décolonisation.
La Nouvelle-Calédonie porte la trace d'un passé colonial particulièrement brutal : colonisation de peuplement et pénitentiaire, mise en réserve du peuple kanak, code de l'indigénat en vigueur jusqu'en 1946, droit de vote effectif pour les Kanaks seulement à partir de 1957. Ce passé éclaire la sensibilité de certaines revendications, la profondeur de certaines blessures, la complexité du chemin à parcourir entre le peuple autochtone, les descendants de bagnards et tous ceux qui sont arrivés depuis 1853.
Depuis 1988, le territoire suit une trajectoire singulière : une décolonisation progressive et négociée, fondée sur le transfert de compétences, le rééquilibrage économique et social, la reconnaissance de l'identité kanak et la construction d'une citoyenneté commune.
Les accords de Matignon et de Nouméa, grâce à Michel Rocard et à Lionel Jospin, ne sont pas des vestiges du passé. Ils sont des piliers vivants de notre responsabilité collective. Les trahir reviendrait à renier le chemin de réconciliation tracé, au prix du courage et du sacrifice, par Jean-Marie Tjibaou et Jacques Lafleur.
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Depuis 1988, le territoire suit une trajectoire singulière : une décolonisation progressive et négociée.
Trois référendums se sont tenus entre 2018 et 2021. Ils ont tous rejeté l'indépendance. Mais ils n'ont pas permis de clore la question de la décolonisation et de l'autodétermination. Le dernier scrutin, organisé en 2021 dans un contexte de boycott massif du camp indépendantiste, n'a pas clos le débat. L'accord de Nouméa prévoyait qu'en cas de triple « non », les partenaires se réunissent « pour examiner la situation ainsi créée ». Ce n'était pas un aboutissement, mais une étape.
Le 13 mai 2024 a marqué un point de rupture. Le sang a de nouveau coulé. Les morts, les violences, les destructions, les tensions ont sidéré une population qui aspirait à la paix. Elles ont révélé l'essoufflement du processus de Nouméa, l'impasse dans laquelle se trouve la construction du destin commun, les fractures ethniques et sociales toujours béantes. Elles ont ravivé les souvenirs les plus sombres, que l'on croyait à jamais dépassés.
Ces violences inacceptables - la justice doit poursuivre sereinement son travail pour rétablir la vérité - ne peuvent être réduites à des actes isolés ou à des manipulations. Elles sont le symptôme d'une crise politique prolongée, d'un sentiment d'injustice, d'une jeunesse kanak trop souvent reléguée, d'une défiance grandissante à l'égard des institutions.
La Nouvelle-Calédonie incarnait une promesse de réconciliation, un modèle fragile mais exemplaire. Aujourd'hui, cette promesse vacille.
Mais je ne crois pas à la fatalité. Il y a des responsabilités à assumer. Ce que fait le gouvernement de François Bayrou en soutenant massivement l'économie du territoire afin d'éviter l'explosion sociale et en assurant la sécurité de tous (3 milliards d'euros en 2025 comme en 2024). Mais la première d'entre elles est d'oser un nouveau cadre politique.
Ces violences sont le symptôme d'une crise politique prolongée, d'un sentiment d'injustice, d'une jeunesse kanak trop souvent reléguée, d'une défiance grandissante à l'égard des institutions.
Ce projet doit concilier deux aspirations : celle, forte, d'une souveraineté pleine et entière, et celle, non moins légitime, d'un ancrage dans la République. Il doit permettre aux Néo-Calédoniens de vivre en paix, dans un monde incertain, et de prendre toute leur place dans la stratégie indopacifique portée par le président de la République.
C'est cela, la fidélité à l'esprit des accords fondateurs.
C'est dans cet esprit qu'un dialogue a été réengagé avec toutes les parties depuis janvier. Ce climat de confiance, inédit depuis 2020, a rouvert la voie à une discussion de fond. Il nous appartient désormais d'en faire naître une solution politique durable, équilibrée et reconnue. Je le crois toujours possible.
Depuis 1986, la Nouvelle-Calédonie figure parmi les territoires à décoloniser reconnus par les Nations unies. Le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes est universel. Mais ce droit ne se résume pas à un face‑à-face entre l'indépendance et le statu quo. Il peut aussi prendre la forme d'une relation librement choisie, réinventée, entre la Nouvelle-Calédonie et la France.
Décoloniser, ce n'est pas rompre : c'est permettre de choisir. C'est offrir à un peuple la possibilité d'inventer une voie qui conjugue dignité, identité et protection. Jean-Marie Tjibaou le disait avec justesse : « La souveraineté, c'est la capacité de négocier les interdépendances. » Il est encore temps de tenir la promesse néo-calédonienne en faisant « le pari sur l'intelligence ».