OPINION. « VivaTech 2026 : la tech européenne au défi de son âme », par Ghyslaine Pierrat, docteur en communication politique

Ghyslaine Pierrat est auteur de 3 ouvrages dont : " La communication n'est pas un jeu ", Éditions de l'Harmattan.
LTD/DR

Ghyslaine Pierrat est auteur de 3 ouvrages dont : " La communication n'est pas un jeu ", Éditions de l'Harmattan.
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VivaTech 2026, c’était d’abord une privatisation des Champs-Élysées pour toucher le grand public sur l’intelligence artificielle (IA). C’était une ouverture de l’IA sur la ville : L'initiative était inédite, piétonniser les Champs-Élysées, le dimanche précédant le salon pour y faire des démonstrations de robots, de drones et d'IA accessibles au grand public a été une première en matière de vulgarisation. Le timing est discutable.
Second round avec l’événement, quatre jours porte de Versailles, à Paris : cette édition a marqué un tournant historique pour le salon parisien, qui célèbre ses dix ans. Avec une extension massive dans le Hall 7 de la Porte de Versailles (+40 % de surface) et près de 180.000 visiteurs. Une prouesse.
Le président de la République Emmanuel Macron ayant demandé une accélération à Maurice Lévy, patron de VivaTech, ce dernier a mis en œuvre une politique ambitieuse de concurrence du CES qui se tient historiquement à Las Vegas. Ce CES américain, c’est le temple du produit et de la démesure. C’est une foire commerciale mondiale ultra-compétitive. Les géants de la tech (Samsung, Sony, LG) y construisent de véritables forteresses éphémères pour impressionner. Il ne faut pas ressembler à cette foire…
L'événement a confirmé son statut de centre névralgique de la tech européenne. Et, s’inscrire dans la durée est une réussite. Il y a eu les interventions de figures majeures (OpenAI, Alibaba), Jeff Bezos d’Amazon, le premier ministre indien, Narendra Modi captivant la salle. Chacun d’eux a ouvert tous les horizons. La souveraineté numérique a été au cœur des débats. Le salon a traité la question de l'indépendance technologique face aux géants américains, notamment via l'essor des modèles open-source performants (comme Qwen).
Il faut comprendre que l’IA est une déflagration technologique mais aussi économique et politique. L’impact sur nos civilisations est déjà ultra-transversal. C’est pourquoi certains élus français sont venus humer l’atmosphère : Emmanuel Macron, très en pointe sur le sujet, Édouard Philippe, Bruno Le Maire, curieux de tout et questionnant les acteurs, Thierry Breton comme tous les ans, Gabriel Attal, Nicolas Forissier, ministre très synchronisé et conscient de l’enjeu, Jean-Yves Le Drian, Benjamin Haddad, etc. Beaucoup de parlementaires étaient présents mais c’est encore une démarche politique trop timide.
Chaque dimanche, l’essentiel de l’actualité économique, politique et sociétale.

Maintenant, il faut comprendre que l'ADN unique de VivaTech vient de ses fondateurs (Maurice Lévy, Publicis et le groupe Les Échos-Le Parisien). L'âme du salon se trouve dans ce grand pont jeté entre l'agilité parfois utopiste des jeunes pousses et la puissance de frappe des géants du luxe, de l'automobile ou de la cosmétique (LVMH est en pointe sur l’IA ). Bernard et Antoine Arnault l’ont vite compris et entrent en majeur sur ce terrain de l’IA.
La présence massive et continue du secteur du luxe et de la beauté (notamment le pavillon géant de LVMH ou de L'Oréal) amène une esthétique. Il faut soutenir ces fiertés entrepreneuriales nationales. Ce sont nos ambassadeurs à l’international. Mais VivaTech : c’est aussi un lieu où un étudiant en sweat-à-capuche pitche son idée directement à un grand patron en costume, le tout dans une ambiance étonnamment accessible. Un regret : que tous les débats soient exclusivement en anglais. Nous sommes en France.
Les sous-titres français seraient un plus, sur les écrans. (même s’il y avait une borne avec un code pour les traductions). Certes, l'anglais comme outil de domination linguistique est une réalité. Exiger des sous-titres ou une présence du français dans un salon soutenu par l'État français est une remarque d'utilité publique. Le langage est un instrument diplomatique et un instrument de puissance.
VivaTech ne doit pas perdre son « âme » pour verser dans l’ultra-business-only. « L'âme » de VivaTech, c'est cette croyance très européenne (idéaliste) que le progrès technologique n'a de sens que s'il est partagé, éthique et mis au service de la société. De ce fait, il a manqué des débats sur le sens de l’action, avec des expressions d’ordre philosophique, démocratique, démographique, sociologique et psychologique. Ce n’est pas contradictoire.
Certes, il y a une French Touch indéniable à VivaTech. C'est un salon qui se veut festif, visuel , ancré dans un débat d'idées européen (très axé sur la régulation éthique de l'IA, par exemple).
Mais, il faut l’élargir. L'ambiance 2026 y reste électrique, un peu saturée, mais incroyablement portée par une curiosité contagieuse. Là est le fil conducteur de la réflexion . Il ne faut pas évacuer la réflexion autour de l’IA dans nos vies. Elle va davantage encore transcender nos industries, les assurances, les banques, les médecins et d’autres professions. C’est déjà en route. C’est un tournant civilisationnel majeur.
VivaTech ne doit pas se contenter de célébrer la technologie pour la performance pure, s’ancrer dans la compétition. Elle doit mettre plus encore en exergue une pédagogie avec justement les débats suscités. Les peuples ont besoin de mieux comprendre.
VivaTech doit s’ancrer aussi à une forte composante humaniste et environnementale. Les data centers (ou centres de données) sont « énergivores ». Le futur data center des Hauts-de-France consommera autant d’électricité que la ville de Paris . Qu'il s'agisse de décarbonation, d'inclusivité ou de santé, l'événement VivaTech doit peser sur la compétition mais également et en même temps sur la réflexion. VivaTech doit encore plus chercher constamment à expliquer que l'innovation peut réparer le monde plutôt que de simplement l'automatiser.
C’est pour ça que VivaTech a un rôle intellectuel puissant à jouer. On a très bien compris qu’on ne peut pas être largué, être un continent-vassal de la Chine, des États-Unis en matière d’IA. Cet événement français doit donc être une figure de proue sur la vision éclairée, orientée de l’IA, (comme en médecine où les progrès sont surréalistes et formidables). Il y a, à peine quelques jours, les dirigeants d'Anthropic, notamment Dario Amodei avec le modèle Claude 3.5 Sonnet, dévoilaient d'ailleurs qu'il faut veiller à ne pas mettre en danger la survie de l'économie mondiale. Même les créateurs de l'IA (les apprentis sorciers) tirent ainsi la sonnette d'alarme. L'IA et la tech ne sont plus seulement des sujets techniques, mais un sujet de souveraineté nationale et de pouvoir. VivaTech.
Doit dans ce contexte être une vraie colonne vertébrale. Maurice Lévy est taillé pour imposer ce tempo, ce travail en hauteur de vue, sur le sens, la compétition, la différence.
Le débat public en a besoin, en 2026, au moment où l'IA s'apprête à redéfinir le travail, la culture et la pensée. Incontestablement, le débat sur l’IA est une révolution anthropologique qui est à appréhender pour nous, les contemporains et les générations futures. »