David Peace, écrivain : « Comment l’Angleterre va s’y prendre pour foirer la Coupe du monde, cette fois ? »
Propos recueillis par Mickaël Caron

David Peace, le 28 mars 2022.
LTD/Philippe Matsas/Leextra via op
Propos recueillis par Mickaël Caron

David Peace, le 28 mars 2022.
LTD/Philippe Matsas/Leextra via op
De Munichs, son dernier livre, paru en mars en France aux éditions Rivages, la conversation avec David Peace a dérivé vers la Coupe du monde. Le grand écrivain anglais exilé au Japon, auteur de Rouge ou mort, sur Liverpool, et de 44 Jours, sur Leeds, déteste aimer ce sport qu’il juge dénaturé par la politique et la surexposition. Mais la passion reprend vite le dessus. L’ironie aussi.
LA TRIBUNE DIMANCHE – De Brian Clough à Matt Busby, les personnages de vos livres vivaient au XXe siècle. Les figures présentes ne sont-elles pas intéressantes ?
DAVID PEACE – Si, quelques-unes. Harry Redknapp, par exemple, est très populaire. Des fans de Tottenham voulaient qu’il soit nommé pour sauver le club, avant que Roberto De Zerbi soit choisi. La rivalité entre Guardiola et Mourinho m’a fasciné. Le problème vient de la saturation d’informations, qui ne laisse aucune place à l’imagination. Quand Brian Clough a passé quarante-quatre jours à Leeds en 1974, il y avait un mystère. On ne savait rien. Il a seulement accordé une interview à la fin et c’était déjà exceptionnel. À l’inverse, on a pu suivre presque en temps réel le passage à Manchester United de Ruben Amorim. Ce n’était plus stimulant.
Vous écrivez sur des clubs, jamais sur l’équipe nationale. Pourquoi ?
C’était vrai. Mais j’ai commencé l’écriture d’un autre livre sur Manchester United, qui couvre les années 1960, et j’ai réalisé à quel point la catastrophe de Munich [un accident d’avion qui a coûté la vie à 23 joueurs et encadrants des Red Devils en 1958] avait frappé la sélection. Plusieurs titulaires sont morts. L’histoire tourne beaucoup autour de Bobby Charlton, un rescapé au cœur de la Coupe du monde gagnée en 1966.
De quelle façon suivez-vous les Three Lions ?
Dans mon enfance, l’Angleterre a raté les éditions 1974 et 1978. À l’école, on supportait tous l’Écosse, qui se qualifiait à chaque fois. Puis, quand l’Angleterre a retrouvé son rang dans les années 1980, le nationalisme et le racisme étaient très présents parmi les supporters qui suivaient. Ça m’a éloigné. La violence et le chaos survenus à Wembley le jour de la finale de l’Euro 2021 ne m’ont pas réconcilié avec la sélection.
Vous ne seriez-vous devant un écran si l’Angleterre disputait la finale le 19 juillet ?
Si, j’aurais forcément envie de voir comme l’équipe s’y prendrait pour foirer, cette fois. À moins de l’organiser, je ne crois pas que l’Angleterre puisse regagner une Coupe du monde. Vous savez, il faut une bonne dose de second degré pour suivre cette équipe. C’est ce qui nous sauve de la déprime.
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Des joueurs trouvent-ils grâce à vos yeux ?
Oui, Kobbie Mainoo. Il a connu une résurrection dans la seconde partie de saison de Manchester United grâce au nouveau manager, Michael Carrick. Je regarde beaucoup les jeunes et l’on parle beaucoup d’un gamin de 15 ans, JJ Gabriel. Pour le moment, je trouve que Bruno Fernandes est l’un des joueurs les plus sous-cotés. Je suis le Portugal pour lui, comme mon fils pour Cristiano Ronaldo. Et la Turquie, car j’ai vécu à Istanbul, où je suis devenu sympathisant de Fenerbahçe, où a débuté Arda Güler. Le voir aussi performant avec le Real Madrid m’a profondément réjoui.
On a l’impression que les consultants TV anglais, de Gary Lineker à Micah Richards, sont devenus les personnages principaux du championnat anglais. Les appréciez-vous ?
Je ne suis pas emballé par le football britannique d’aujourd’hui. La Premier League propose moins de sport que de divertissement, comme la NFL [football américain] ou la WWE [catch]. Ces consultants proposent une narration tellement dramatique que les chaînes d’information passent plus de temps à rebondir sur leurs déclarations qu’à parler des matchs. Certains sont très drôles, comme Roy Keane, mais souvent c’est beaucoup de bruit pour rien.
Soutenez-vous également l’équipe du Japon ?
Oui, pour plusieurs raisons. En 2002, le style de jeu a emmené tout le pays derrière l’équipe. J’ai un vif souvenir du but d’Inamoto contre la Belgique [2-2]. La mère de mon fils étant japonaise, il a la chance d’avoir deux équipes à soutenir. Je le vois plus excité par le potentiel du Japon que par celui de l’Angleterre. Du moins, il l’était jusqu’à ce que la situation politique mondiale dégénère. J’ai d’ailleurs été étonné que la possibilité d’un boycott n’ait pas pris plus d’ampleur. Il aurait mieux valu ne pas disputer la Coupe du monde cette année. Trump fait la pluie et le beau temps. L’accueil réservé par les États-Unis à la sélection iranienne ne peut pas passer comme une lettre à la poste. Au moins, grâce au décalage horaire, je peux facilement éviter de regarder les matchs. Ou alors, je choisis ceux qui se déroulent au Canada ou au Mexique.
Propos recueillis par Mickaël Caron