OPINION. « Affaire Anthropic : la souveraineté numérique n’est plus une hypothèse d’école », par Sébastien Dhérines, président de l'École 18.06

Sébastien Dhérines, président de l'École 18.06
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Sébastien Dhérines, président de l'École 18.06
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Pendant longtemps, parler de souveraineté numérique en France relevait presque de l’excentricité. On vous expliquait que le sujet était trop théorique, trop défensif, trop « franco-français ». Que les technologies américaines dominaient le marché, qu’il fallait former les étudiants aux outils utilisés par les entreprises et que toute autre approche risquait de les enfermer dans un monde parallèle.
L’affaire Anthropic vient rappeler brutalement une évidence que beaucoup refusaient de regarder : dans le numérique, l’accès n’est jamais garanti. Il peut être restreint, suspendu, conditionné. Pour des raisons politiques, réglementaires ou géopolitiques. Lorsqu’un gouvernement peut imposer à une entreprise de suspendre l’accès à certains de ses modèles d’IA au nom de la sécurité nationale, nous ne sommes plus dans la science-fiction.
Le fameux « kill switch », longtemps considéré comme fictionnel, devient soudain un sujet très concret. Il ne s’agit pas d’un bouton rouge caricatural. Il s’agit d’un pouvoir de coupure, d’un pouvoir de restriction, d’un pouvoir de dépendance. Et ce pouvoir existe dès lors qu’une organisation construit son activité, ses données, ses formations ou ses processus critiques sur des infrastructures qu’elle ne maîtrise pas.
Cloud, IA, paiement, outils collaboratifs, cybersécurité, logiciels métiers : nous avons peu à peu confié des pans entiers de notre fonctionnement quotidien à des acteurs soumis à d’autres lois, d’autres priorités et d’autres intérêts stratégiques. Il ne s’agit pas de nier la qualité des technologies américaines. Elles sont souvent excellentes. Mais la question n’est plus seulement celle de la performance. La question est celle de la dépendance. Une entreprise peut-elle accepter que ses outils essentiels soient désactivables depuis l’extérieur ? Une administration peut-elle bâtir sa continuité d’activité sur des services soumis à des décisions étrangères ? Un établissement d’enseignement peut-il former des étudiants exclusivement à des technologies auxquelles ils pourraient, demain, ne plus avoir accès ?
Ces questions n’ont plus rien de théorique. Elles devraient être au cœur de nos politiques publiques, de nos stratégies d’achat, de nos programmes de formation et de nos choix d’architecture numérique. Elles ne le sont pas encore suffisamment.
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La souveraineté numérique ne consiste pas à se couper du monde. Elle ne signifie pas remplacer aveuglément une dépendance. Elle signifie retrouver une capacité de choix. Pouvoir comparer. Pouvoir substituer, migrer, continuer à fonctionner si un fournisseur, un État ou une plateforme change les règles du jeu. C’est une stratégie de résilience.
Et cette stratégie commence par la formation. Former les étudiants uniquement aux outils dominants du moment, c’est les préparer à dépendre. Les former aussi aux alternatives, à l’interopérabilité, aux architectures ouvertes, aux enjeux juridiques du cloud, de l’IA et de la donnée, c’est leur donner une vraie liberté professionnelle.
Nous avons en France et en Europe des solutions. Pas partout. Pas toujours au même niveau de maturité. Pas toujours avec le même confort d’usage. Mais suffisamment pour commencer, secteur par secteur, brique par brique, à reprendre la main. Cela demande du travail, de l’exigence. Cela demande parfois d’accepter une phase de transition moins confortable. Mais l’argument selon lequel rien n’existe, rien ne fonctionne ou tout coûterait nécessairement plus cher ne tient plus.
Le vrai sujet n’est plus technique. Il est culturel. Sommes-nous prêts à considérer le numérique comme une infrastructure stratégique, au même titre que l’énergie, la défense ou la santé ? Sommes-nous prêts à intégrer la dépendance numérique dans nos matrices de risques ? Sommes-nous prêts à enseigner autre chose que l’adaptation aux standards dominants ?
L’affaire Anthropic doit servir d’électrochoc. Elle montre que l’IA n’est pas seulement un marché. C’est un rapport de force. Elle montre que les logiciels ne sont pas seulement des outils. Ce sont des leviers de puissance. Elle montre enfin que l’indépendance ne s’improvise jamais dans l’urgence. On ne découvre pas sa dépendance le jour où l’accès disparaît. La souveraineté numérique ne se proclame pas dans les discours. Elle se construit dans les choix du quotidien : dans les achats, dans les formations, dans les infrastructures, dans les logiciels, dans les arbitrages budgétaires.
Pendant des années, on a pu croire que ce débat était une hypothèse d’école. Il ne l’est plus.