Le livre d'après le succès est toujours une gageure. Surtout quand ce succès a donné à l'auteur l'aura, intellectuelle et médiatique, d'un prophète par temps de désarroi. Giuliano da Empoli relève bellement le défi de revenir en librairies après son immanquable Mage du Kremlin et ses mémorables Ingénieurs du chaos : troussé à la manière d'un récit impressionniste, son nouveau livre est un petit bijou noir, très noir.
Une ironie crépusculaire surveille chaque ligne. La clairvoyance aussi. L'écrivain franco-italo-suisse nous explique que « l'heure des prédateurs a sonné » et que « partout les choses évoluent d'une telle façon que tout ce qui doit être réglé le sera par le feu et par l'épée ». Et de dénuder les ressorts de la « ferveur guerrière » qui parcourt la planète.
Douée de la faculté rare de saisir l'essence des situations et des hommes, la plume de da Empoli campe des scènes - vues et/ou vécues - qui sont autant d'occasions de tirer le portrait des plus emblématiques d'entre « les borgiens de la planète » : Donald Trump ; le jeune président du Salvador, Nayib Bukele ; Mohammed Ben Salmane, « personnage tout droit sorti des pages de Machiavel », et les « seigneurs de la tech », dont Elon Musk est l'étendard.
« Dans ce monde nouveau, les borgiens ont un avantage décisif car ils ont l'habitude d'évoluer dans un monde sans limites, analyse Giuliano da Empoli. Ils tirent leur force de l'inattendu, de l'instable et du belliqueux. » Si, par coquetterie, il prétend écrire « du point de vue d'un scribe aztèque et à sa manière, par images plutôt que par concepts », ces derniers ne sont pourtant jamais loin. Les scènes servent de support à l'énoncé, tantôt des lois immuables de la politique, tantôt des diagnostics sur le temps présent.