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« Les boomers ont cramé leur peau comme la planète » : le bronzage, symptôme d’une époque révolue

Propos recueillis par Aurélie Marcireau

Publié le 06 juillet 2025 à 11:00

« Ultra violet », de Margaux Cassan, Grasset, 216 pages, 20 euros.

« Ultra violet », de Margaux Cassan, Grasset, 216 pages, 20 euros.

LTD/Jean-Francois Paga/opale.photo

La Tribune Dimanche

N146 ● 19 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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ENTRETIEN — Chaque dimanche, découvrez un livre qui ausculte les mythes, les désirs ou les absurdités de l’époque. Cette semaine : la philosophe Margaux Cassan nous éclaire sur l’obsession du bronzage.

Elle est née sous la sainte Trinité  : Séguéla, Enthoven, Lang ! Fille d'une mère splendide et brunie toute l'année par le soleil et d'un père... en admiration. Durant ces années 1980, celles des « points Soleil » (?) et du Club Med, elle grille, enfant, sur les plages pour « profiter du soleil ». Et puis des années plus tard, on découvre un mélanome sur le front de sa mère. Cette dernière guérit... et retourne au soleil.

Pour comprendre « la folie de [s]a mère », Margaux Cassan, philosophe et autrice d'un très réussi Vivre nu sur le nudisme, interroge la signification du bronzage, la promesse sociale qu'il porte ou a porté. Elle remonte le temps et les mythes pour comprendre, d'Icare à Cocteau, d'où nous vient cette passion pour l'astre solaire qui - paradoxe - peut nous tuer à petit feu alors que nous pensons qu'il nous donne de la force.

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LA TRIBUNE DIMANCHE — Dans votre livre, vous décrivez les années 1980, époque pendant laquelle votre mère rayonne. Que signifiait, à cette époque, le bronzage ?

MARGAUX CASSAN — J'ai grandi avec l'idée que le bronzage, était juste esthétique mais je me suis rendu compte que la beauté était toujours liée à des enjeux politiques et socio-­économiques. Dans les années 1980, le bronzage est devenu le symptôme physique de la réussite sociale, utilisé pour envoyer un message  : « Je suis en bonne santé, j'ai changé de classe sociale et j'appartiens aux possédants. » Donald Trump racontait que pour conclure une affaire avec des clients il allait, avant, soit se faire bronzer, soit dans la machine à UV parce que le fait d'être bronzé donnait plus de chances de signer un contrat.

Quelles sont les grandes étapes dans le changement de perception du bronzage ?

Longtemps, les sociétés occidentales ont été régies par les principes chrétiens. Le christianisme associe la blancheur à une forme de pureté virginale  : une femme belle, pure, était pâle. Avec la sécularisation des sociétés, ce principe disparaît. Et on ne considère plus qu'il soit blasphématoire de transformer le corps que Dieu nous a donné. Cette idée que le corps nous appartient arrive dans les années 1920. Là où le bronzage était auparavant associé au travail laborieux, dans les champs, il va l'être désormais aux congés payés et aux droits sociaux.

Pour les ouvriers, il correspond au droit à la paresse. L'acmé de cela est atteinte avec la société des loisirs des années 1980. Et puis à nouveau une bascule s'opère à partir des années 1990. Vieillissement cutané, cancer de la peau et, un peu plus tard, changement climatique  : ces trois raisons justifient qu'on revienne à la mode qui a été celle de toute l'ère chrétienne, c'est‑à-dire celle de la pâleur.

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À partir des années 1920, la société va chercher dans le soleil une espèce de Dieu.

Vous racontez comment, au début du XXe siècle, les médecins, les architectes...
tous s'intéressent au soleil.

Le soleil thaumaturge, qui guérit les maladies, s'explique aussi beaucoup par la sécularisation  ! Avant, comme la science n'était pas aussi avancée, on faisait appel à Dieu. À partir des années 1920, parce que la société se laïcise mais qu'elle a quand même besoin de sacré, elle va chercher dans le soleil une espèce de Dieu qui va notamment pouvoir résoudre le grand problème de l'époque : les épidémies. Le soleil apparaît comme une solution miracle avec l'idée - très ésotérique, presque religieuse - que ses rayons sont tellement puissants qu'ils sont bactéricides. Les médecins se font bâtir les hôpitaux modernes  : plein sud avec des terrasses sur lesquelles on installait les malades au soleil avec l'espoir qu'il sèche et brûle les bactéries et donc soigne.

Les architectes, même Le Corbusier, ont commencé à inventer des maisons exposées le plus possible au soleil. Des architectes fous ont essayé de créer des concepts comme la villa ­Tournesol  : une maison tournante qui permet d'être constamment au soleil, avec l'idée que cette exposition rend plus heureux. Cela jusque dans les années 1950, la démocratisation des vaccins et surtout les antibiotiques.

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Quel est le statut de la peau hâlée aujourd'hui ? Et de quoi l'orangé de Trump est-il le signe ?

C'est comme le symptôme d'une époque révolue. Et les boomers, dans leur insouciance et leur sens de l'hédonisme, sont considérés comme responsables de beaucoup de maux. Une association est faite entre la façon dont ils auraient cramé la planète et leur peau. L'insouciance des années 1980 est aujourd'hui soit méprisée, soit raillée, et la peau très bronzée est considérée comme presque indécente, ridicule ou vulgaire. Trump correspond assez bien à cela.

Est-ce que le soleil vous a éloignée de votre mère ?

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Oui. Chaque fois que j'écrivais sur ma mère, j'écrivais sur le soleil... comme un tiers qui se plaçait entre elle et moi. Et puis nous avions des conversations qui, quasi exclusivement, portaient sur le physique... Dans le rapport mère-fille, il y a une idée de transmission, et j'avais vraiment l'impression que ne pas bronzer était faire un défaut de loyauté à ma mère. Pour elle, le bronzage était une conquête, un droit, le signe qu'elle avait réussi : vraiment un motif de fierté  ! Le contester, c'était presque la contester.

Et vous, quel est votre rapport au soleil maintenant ?

Si je suis honnête... assez proche du sien, mais il s'est modéré avec le livre. n

Ultra violet, de Margaux Cassan, Grasset, 216 pages, 20 euros.

Propos recueillis par Aurélie Marcireau

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