Peggy a perdu toutes ses dents. Le choc, jure-t‑elle, d'avoir enterré son petit frère, Kylian, 16 ans. Le 13 novembre 2023, l'adolescent est mort sur le bitume, dans le froid et l'obscurité, à 400 kilomètres de chez lui, au pied des tours de la Bricarde, cité des quartiers nord marseillais. Son cœur a été troué par deux balles de calibre 9 mm ; son bras, touché par une troisième. Le matin, le garçon avait quitté Martine, sa mère adoptive, et son minuscule village en Savoie.
Kylian est la 45e victime de cette année sanglante où près de 50 personnes ont été assassinées dans la guerre entre narcotrafiquants... et le septième mineur. Jusqu'ici, sa mort se résumait à ce seul numéro, son identité était inconnue, son histoire, invisible. « Il faut réhumaniser ces morts, raconter leur vie, répète, émue, Martine, au côté de sa fille. Je veux qu'on regarde son visage, je veux qu'on sache qu'il était adorable, gentil, sain. Il faut dénoncer les risques pour empêcher les gosses de se faire manipuler par les dealers. Ce n'est pas notre monde, ni celui de Kylian, pourtant le trafic de drogue l'a tué... »
Aujourd'hui encore, la douleur est intolérable, le deuil, irréel, inacceptable. Dans la maison de Peggy, partout s'affiche le sourire éternel de son frère, son regard doux et rieur, qui ne laissait présager en rien son funeste destin. « J'étais famille d'accueil, raconte Martine. Kylian est arrivé chez nous à 4 mois. C'était un bébé bonheur, toujours content. Avec mon mari, Patrick, on l'a adopté sept ans plus tard. C'est notre quatrième enfant. »