OPINION. « Lionel Messi : les six paradoxes d'une affection universelle », par Maxime Travert, professeur à Aix-Marseille-Université

Maxime Travert, professeur à Aix-Marseille-Université
LTD/DR

Maxime Travert, professeur à Aix-Marseille-Université
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« Après la défaite de l’Argentine face à l’Espagne en finale de la Coupe du monde, les larmes de Lionel Messi n’ont pas seulement ému les supporters argentins. Beaucoup de ceux qui souhaitaient la victoire de l’Espagne auraient pourtant aimé le voir gagner. Cette réaction dit la place particulière qu’il occupe dans le football. Les préférences de chacun demeurent, mais elles n’empêchent pas de s’attacher à lui.
Il est sans doute le joueur le plus admiré de son époque. Mais l’admiration ne suffit pas à expliquer ce lien. Des personnes qui n’ont jamais soutenu le FC Barcelone, le Paris Saint-Germain, l’Inter Miami ou même l’Argentine éprouvent pour lui de la sympathie, de la tendresse, parfois même de la gratitude. Ses victoires leur procurent une joie qui ne tient pas seulement au résultat sportif. Ses défaites les attristent comme celles d’une personne devenue familière.
Ce lien affectif ne peut s'expliquer par son seul talent. Le football a connu d'autres génies, d'autres records, d'autres palmarès. Ce qui distingue Messi est peut-être ailleurs. Depuis près de vingt ans, il réunit des qualités que nous avons pris l'habitude d'opposer. Sa carrière est traversée par une série de paradoxes qui donnent à sa grandeur une tonalité singulière. Chacun d'eux nourrit une manière particulière de s'attacher à lui.
Le premier est celui du plus petit devenu le plus dominant. Dans un football qui valorise la puissance physique, Messi rappelle qu'il est possible de s'imposer autrement. Son histoire fait de lui bien davantage qu'un champion. Elle devient une promesse.
Parce qu'il n'avait pas, au départ, les attributs attendus du vainqueur, chacun peut reconnaître en lui une part de ses propres vulnérabilités. Son succès ne crée donc pas seulement de l'admiration. Il fait naître une proximité. Nous ne contemplons plus seulement un champion. Nous comprenons que la grandeur demeure accessible à ceux que rien ne destinait à l'incarner.
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Le deuxième paradoxe est celui du plus discret devenu le plus célèbre. À une époque où la visibilité semble être devenue une condition de la réussite, Messi a toujours préféré laisser son football parler à sa place. Peu de déclarations, peu de provocations, peu de mise en scène. Cette retenue crée un lien de confiance. Elle donne l'impression que sa célébrité n'est pas le produit d'une stratégie de communication, mais la conséquence directe de son talent. Le joueur nous devient ainsi familier sans avoir jamais cherché à nous séduire.
Le troisième paradoxe est celui du joueur le plus collectif devenu le plus récompensé individuellement. Peu de champions auront autant été distingués tout en donnant constamment le sentiment de jouer d'abord pour les autres. Cette manière d'habiter le jeu suscite une forme de reconnaissance. En célébrant Messi, beaucoup voient aussi triompher des qualités qu'ils aimeraient retrouver bien au-delà du football : la coopération, la générosité et le sens du collectif.
Le quatrième paradoxe est celui du plus simple devenu le plus imprévisible. Messi ne multiplie ni les gestes inutiles ni les démonstrations techniques. Quelques appuis, un changement de rythme ou un crochet suffisent souvent à déséquilibrer une défense entière. Cette simplicité ravive l'émerveillement. Elle nous rappelle que le génie ne réside pas toujours dans la complexité, mais dans l'évidence.
Le cinquième paradoxe est celui du plus fidèle devenu le plus universel. Malgré sa célébrité mondiale, Messi n'a jamais paru rompre avec ses attaches. Rosario, l'Argentine et les années barcelonaises demeurent au cœur de son histoire. Cette fidélité le rend profondément authentique. En restant attaché à ce qui l'a construit, il devient universel sans cesser d'être lui-même.
Enfin, le sixième paradoxe est celui du champion devenu inaccessible sans jamais paraître lointain. Les records et les trophées éloignent souvent les sportifs du commun des mortels. Chez Messi, ils semblent produire l’effet inverse. Ses larmes, ses doutes, ses joies partagées avec sa famille ou ses partenaires rappellent qu’il demeure un homme avant d’être une légende. Cette humanité crée une véritable proximité affective. Nous ne nous réjouissons plus seulement de ses exploits. Nous nous réjouissons pour lui.
Les plus grands sportifs impressionnent par leurs performances. Parmi eux, seuls quelques-uns parviennent à susciter une véritable affection. Cette différence tient moins à l'ampleur de leurs victoires qu'à ce qu'elles donnent à voir de l'être humain. Lionel Messi n'a pas seulement accumulé les exploits.
Il a montré qu'il était possible de devenir immense sans être le plus grand, de rayonner sans se mettre en scène, de recevoir les plus hautes distinctions sans cesser de jouer pour les autres, d'émerveiller sans rechercher l'effet, de conquérir le monde sans renoncer à ses racines et de devenir une légende sans perdre sa part d'humanité. C'est sans doute dans cette réconciliation des contraires, plus encore que dans son palmarès, que réside le secret de l'affection universelle qu'il inspire.