L'Europe aussi a ses oligarques

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L'oligarchie n'est pas une particularité de la seule Russie. La crise a révélé qu'en Europe aussi, les élites politiques et financières s'entremêlent, en particulier dans les banques, ou dans les médias. Si le pouvoir de l'oligarchie dépend aussi de la taille de l'économie, et qu'il est a priori moins puissant en Europe, il reste une menace, comme en témoigne leur résistance face à la restructuration du système bancaire allemand, rappelle Nicolas Véron, économiste au sein du "think tank" Bruegel.

Beaucoup d'Occidentaux ont longtemps considéré le risque de capture des gouvernements par des intérêts privés comme une caractéristique des pays pauvres ou émergents. L'Asie du Sud-Est était blâmée pour son clientélisme au moment de la crise des années 1990, et le mot "oligarque" était réservé à la Russie. Nos systèmes pouvaient être affectés par le lobbying à la marge, mais leur direction générale était réputée obéir à une autre logique, fondée sur la concurrence et le marché.

La crise a bouleversé ce sentiment de confort relatif. Exemple parmi d'autres, un article de l'économiste Simon Johnson dans le mensuel "Atlantic" en mai a suscité une énorme réaction aux Etats-Unis, en affirmant que l'oligarchie financière de Wall Street avait joué un rôle central dans le déclenchement de la crise, puis empêché qu'y soient apportés des remèdes appropriés. Certes, une telle position n'étonnera pas forcément un public français plus sceptique vis-à-vis de la finance, et Machiavel décrivait déjà dans "Le Prince" l'affrontement entre "les grands et le peuple", dont il faisait la clé du processus législatif dans une république. Mais les démocraties sont plus mal à l'aise avec le pouvoir de l'argent.

En Europe aussi, la crise nous force à admettre le rôle d'oligarchies économiques et financières tout aussi enracinées, et qui portent de lourdes responsabilités. Au Royaume-Uni, la Cité de Londres a largement façonné la régulation "light" des années Blair-Brown, aujourd'hui discréditée. En Irlande, un plan d'aide gouvernementale faisait écrire en février au Financial Times que "la société d'autopréservation des dirigeants bancaires irlandais a remporté un nouveau succès". En Allemagne, les élites politiques et financières s'entremêlent dans une grande partie du système bancaire, et les Landesbanken qui incarnent cette relation ont aussi fourni les pires exemples de mauvaise gestion des risques.

De même en Espagne, où les caisses d'épargne locales ont joué un rôle clé dans la formation de la bulle immobilière. En France, où par ailleurs quelques familles fortunées contrôlent la plupart des médias de masse, l'exécutif est réputé avoir beaucoup consulté des dirigeants financiers de premier plan, souvent eux-mêmes anciens hauts fonctionnaires, pour orienter sa réponse à la crise.

La liste des milliardaires établie par le magazine Forbes souligne des différences entre pays, reflets d'écarts liés à l'histoire et aux structures industrielles. Dans celle de 2009, sur la base des cours boursiers de la mi-février, les Etats-Unis sont la seule grande économie qui compte plus d'un milliardaire par million d'habitants, et - après l'Arabie Saoudite - celle où le nombre de milliardaires par unité de PIB est le plus élevé. Il y en a à peu près trois fois moins dans l'Union européenne, avec des variations : l'Allemagne compte beaucoup plus de milliardaires que la France ou l'Italie, et le Royaume-Uni est dans la moyenne européenne en se limitant aux citoyens britanniques. Même à cette époque, un point bas de la Bourse de Moscou, la Russie comptait plus de milliardaires par unité de PIB que n'importe quel pays de l'UE, sauf Chypre.

Le pouvoir oligarchique dépend aussi de la taille de l'économie : au niveau d'un petit pays ou d'une collectivité territoriale, les plus riches peuvent imposer leurs vues plus facilement que dans un système très vaste et diversifié. De ce point de vue, les institutions européennes pourraient être moins sujettes au contrôle oligarchique que les Etats membres de l'UE. Certes, le lobbying est très visible à Bruxelles, mais c'est en partie parce qu'il y est plus transparent qu'ailleurs ? quoique pas encore assez. Les élites économiques européennes ne forment pas un groupe suffisamment soudé pour orienter le processus de décision au niveau de l'UE, et cherchent plus souvent à influencer celui-ci indirectement à travers le gouvernement de leur Etat membre. D'un autre côté, la décentralisation diminue le risque posé par des administrations centrales toutes puissantes et éloignées du terrain, dont la Commission européenne est aussi trop souvent un exemple.

La capture du processus de décision par les oligarchies économiques demeure une menace pour l'Europe. Leur résistance, par exemple celle du complexe politico-bancaire allemand, est une raison majeure de l'incapacité actuelle de l'Europe à restructurer son système bancaire pour restaurer une bonne allocation du crédit. Deux priorités se dégagent de cette vision. D'une part, empêcher les oligarchies de monopoliser des rentes qui alimenteraient une expansion constante de leur puissance : c'est le rôle essentiel de la politique de concurrence. D'autre part, affirmer face aux intérêts particuliers le pouvoir de la collectivité des citoyens, ce qui implique des institutions publiques capables et responsables, au niveau de l'UE comme des Etats membres. En Europe comme ailleurs, la crise a souligné l'importance cruciale de renforcer ces deux dimensions, en même temps qu'elle en a exacerbé la difficulté.

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a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Dans mon esprit, les oligarches de l'ex-paradis soviétique sont l'équivalent des parachutés à la tête des grandes entreprises du secteur privé; ne parlons pas de libéralisme, dont la "république française" est aussi éloignée qu'à la période pas si lointaine de la monarchie absolue
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Et si on y arrive pas, ce sera un jour ou l'autre la révolution!
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Deux remarques sur cet article consacrée à l'oligarchie, terme servant à décrire le sustème politico-économique de la Russie depuis 1991 :
1/ Dans l'entourage immédiat de Dmitri Medvedev, on affirme - sans rire - qu'il n'y aura plus d'oligarques en Russie à horizon de 2-3 ans (ie de la prochaine échéance présidentielle).
2/ Souvent accusées d'entretenir la collusion entre intérêts publics et intérêts privées, les autorités russes ont de plus en plus beau jeu de dénoncer la proximité des pouvoirs aux Etats-Unis comme en Europe. Cela devient un axe de leur argumentaire.

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