Embrassons-nous, Vladimir

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Par Sophie Gherardi, directrice adjointe de la rédaction de La Tribune.

Avec la Russie, la France fait du "bizness", comme on dit là-bas, et pas grand-chose de plus. La preuve, la visite à Paris du Premier ministre russe, Vladimir Poutine, s'annonce fructueuse en contrats mais faible en intensité politique. Le président Sarkozy est en déplacement et Poutine est reçu par François Fillon. Son homologue, mais en titre seulement. Rien ne prouve, évidemment, que ces deux-là ne se diront rien d'important. Mais pour parler de plain-pied avec celui qui reste l'homme fort de la Russie, il aurait mieux valu un Nicolas Sarkozy, quitte à sacrifier la symétrie institutionnelle.

Pourquoi importe-t-il de parler sérieusement avec les Russes maintenant ? Parce que l'engagement que viennent de prendre Dmitri Medvedev et Vladimir Poutine de moderniser l'économie russe doit être accompagné politiquement. La crise leur a ouvert les yeux sur la fragilité de leur modèle fondé sur les matières premières. Et nos yeux à nous aussi ont été dessillés : la puissance financière, commerciale, industrielle et politique est désormais du côté de la Chine.

Si l'on veut éviter que l'immense pays qui s'étend entre l'Union européenne et la frontière chinoise ne se transforme à terme en réservoir de matières premières et de terres pour l'empire du Milieu, il faut dire aux Russes : rejoignez l'Europe. Ils vont d'abord réagir avec indignation : même s'ils se sentent européens, l'idée de se rattacher à un ensemble longtemps vu comme hostile leur fait horreur. Ils se considèrent comme un pôle mondial à eux seuls. Et le dynamisme, ils le savent, est du côté de l'Asie. C'est vrai, mais l'Asie n'a rien à leur offrir politiquement.

Tandis que l'Union européenne est pleine de pays qui ont vécu ce que vit la Russie : avoir été un empire, une grande puissance mondiale, et puis cesser de l'être. Ces pays, parmi lesquels figure bien sûr la France, mais aussi la Grande-Bretagne, l'Espagne, l'Allemagne, l'Italie, l'Autriche ou la Grèce, se sont unis à leurs ennemis d'hier, voire de toujours, pour être plus forts, forts comme jadis. Pas parce qu'ils s'aimaient ou s'estimaient. L'Union européenne d'aujourd'hui ne peut même pas imaginer accueillir la Russie, en qui elle voit en gros une détestable autocratie cryptomafieuse.

Pour les Russes, c'est pareil - l'UE n'est qu'un ridicule cénacle moralisateur et un nain politique. Il faudrait le culot et l'esprit de transgression d'un Sarkozy pour lancer une telle idée comme un horizon possible, souhaitable même, d'ici quinze, vingt ans.

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