La plus grande singularité de l'affaire Proglio

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Par Antoine Jeancourt-Galignani, ancien président des AGF.

Que Monsieur Proglio ait conçu et défendu ce montage d'une double présidence à la tête de Veolia et d'EDF n'est pas vraiment surprenant. On en voit bien les motivations. Il pense, dit-il, synergies et projets communs. Même si, à y regarder de plus près, cette étrange double casquette risque davantage d'entraver un rapprochement que de le faciliter. Le montant de sa rémunération, l'assurance d'avoir une base arrière sûre en cas de virage politique ou bien le souci d'éviter à son successeur la tentation habituelle du coup de paille de fer sur les comptes sont autant d'autres justifications.

Que le Prince ait accepté et imposé ce montage pour le moins inhabituel peut en revanche étonner. Surtout quand on songe au préjudice politique que l'affaire va lui causer. Mais, dans le système français - et cela ne date pas d'aujourd'hui - il n'est pas de tradition de discuter une nomination imposée par le sommet de l'Etat, surtout quand elle concerne un proche du pouvoir. Sans doute y a-t-il eu au gouvernement des esprits avertis pour alerter sur l'énormité d'une telle décision ! Mais force est de constater que le poids politique a manqué pour s'y opposer. Dans un régime de plus en plus présidentiel, la ratification parlementaire des plus hautes nominations, après débat public, serait de l'intérêt général.

Le conseil d'administration peut jouer ce rôle. Mais là aussi, il y a eu défaillance. Ainsi, on ne peut comprendre les raisons pour lesquelles le conseil de Veolia a accepté de mettre en place le montage, en modifiant les statuts de la société en dissociant les fonctions de président et de directeur général, puis en nommant Monsieur Proglio au poste de président. Le conseil d'administration de Veolia n'est pas une instance obscure peuplée de créatures aux ordres de son président. C'est un éminent collège où siègent d'illustres représentants de la société civile et économique française. Nombreux sont ceux qui dirigent ou ont dirigé de grandes entreprises cotées. Certains ont même une autorité morale si incontestée qu'ils se sont vus confier des missions sur la gouvernance et l'éthique de la plus haute importance. Ils n'ont pu prendre de telles décisions qu'à la suite d'un débat approfondi, après avoir longuement pesé le pour et le contre.

On ne peut croire qu'aucun d'entre eux n'ait eu assez de jugement et de clairvoyance pour déceler la bombe qu'on leur demandait d'amorcer. Certains administrateurs, a-t-on dit, redoutaient de voir Veolia naviguer sans son ancien président à la barre. Si tel est le cas, c'est alors que le conseil n'a pas fait son travail en préparant l'avenir.

En tout état de cause, EDF de par son statut, de par son histoire, de par sa place en France et dans le monde, de par les défis majeurs qui sont les siens aujourd'hui, ne peut avoir qu'un président à plein temps et à l'abri de tout soupçon de conflit d'intérêt. Les administrateurs de Veolia savent cela aussi bien, ou mieux, que personne. Mais l'amitié, la crainte de froisser le Prince ont prévalu sur le bon sens. Un conseil peut se tromper sur une stratégie ou sur les choix des hommes. Mais sur la gouvernance, il n'en a pas le droit.

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