De nouveaux centres de gravité économique

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(Crédits : dr)
Directeur général de l'Institut français des relations internationales, Thierry de Montbrial intervient à l'ouverture de l'université d'été du Medef sur la question centrale de la sortie de crise. Où seront demain les nouveaux pôles de puissance ? La tectonique des plaques fonctionne aussi en économie et la crise consacre la montée en puissance de l'Asie. Il constate l'émergence d'un G7 virtuel réunissant États-Unis, Chine, Inde, Brésil, Russie, Japon et Union européenne. Mais les progrès vers une gouvernance mondiale sont bloqués par les divisions de l'Europe, l'affaiblissement américain et le manque de leadership mondial.

Les principales puissances sont coresponsables d'une sortie durable de la crise financière de 2008 et, par conséquent, de la survie de la mondialisation. Aujourd'hui, ces puissances sont a priori au nombre de sept : les États-Unis, la Chine, l'Inde, le Brésil, la Russie, le Japon et l'Union européenne. Ensemble, elles constitueraient un G7 idéal, le club des membres permanents d'un conseil de sécurité rénové.

Les cinq premiers membres de cet ensemble sont des États, capables de définir leurs intérêts et de se défendre efficacement dans les négociations internationales. Le Japon, dont le PIB vient d'être dépassé par celui de la Chine, traumatisé par deux décennies de relative stagnation, ne parvient pas à surmonter sa faiblesse constitutionnelle et ne pèse donc pas son véritable poids.

Quant à l'Union européenne, l'unité politique la mieux placée sur le papier pour oeuvrer en faveur d'une paix et d'une prospérité universelles, elle reste empêtrée dans ses petites rivalités et donc incapable d'agir comme une puissance, même dans le domaine - communautaire - du commerce.

Ainsi les membres de ce G7 virtuel sont-ils très divers. Ils ont sur certains points essentiels des perspectives différentes. Trois d'entre eux (les États-Unis, le Japon et l'Union européenne) ont des économies mûres, avec une croissance potentielle plombée par des empilements de dettes. En particulier, l'histoire n'a pas préparé les États-Unis à se préoccuper sérieusement de l'équilibre de leurs finances publiques et de leur balance des paiements.

La Chine et l'Inde tirent l'économie planétaire. Alors que la première affiche sa vocation à la puissance - sans arrogance mais sans complexe - la seconde n'a pas encore clairement défini sa posture, et sa politique étrangère reste dominée par un seul problème, le Cachemire. Le Brésil et la Russie pourraient connaître leurs Trente Glorieuses, avec un triple avantage pour le premier : une démographie dynamique, un environnement régional paisible, et une démocratie consolidée par deux présidents remarquables (Cardoso et Lula).

Aussi disparate que soit cet ensemble, ses membres partagent effectivement une immense responsabilité. Aucun n'estime actuellement avoir intérêt à ouvrir la guerre du protectionnisme. Cela dit, on sait que les perceptions peuvent changer rapidement et que certains pays sont mieux placés que d'autres pour s'isoler. Dans l'histoire, les fenêtres de la Chine ont plus souvent été fermées qu'ouvertes. Et la Russie a l'expérience des rideaux de fer.

Si donc notre G7 virtuel a actuellement la volonté de sauver durablement la mondialisation, il doit s'en donner sans tarder les moyens. Or, nous en sommes loin. Et d'abord, ce G7 n'existe pas, et ne peut pas exister dans l'immédiat, en raison du refus des États membres de l'Union européenne d'agir comme une véritable unité politique vis-à-vis de l'extérieur.

Mis en place - avec succès - dans la tourmente de 2008, le G20 a l'avantage de n'omettre aucun des grands acteurs planétaires. Le revers de la médaille est qu'il est trop dilué, avec une organisation trop faible, qu'il s'agisse de préparer ses réunions ou d'en suivre les décisions, en coordination avec les autres institutions des systèmes de Bretton Woods ou de l'ONU.

En conséquence, le flou continue de régner sur des questions fondamentales comme la réduction des déficits publics aux États-Unis, la gestion des taux de change ou la conclusion des négociations commerciales multilatérales (cycle de Doha). L'esprit du keynésianisme primaire continue de souffler (éloge des déficits et de l'inflation "modérée").

Dans le même ordre d'idées, le pire ne s'étant pas produit, on est tenté de relâcher la vigilance sur les marchés financiers, en arguant de ce qu'un excès de prudence nuit à la croissance. Au lieu de privilégier le long terme et le retour durable à la confiance, on se réfugie dans des compromis de court terme et l'on entretient l'ambiguïté sur les intentions des uns et des autres à moyen terme, comme si l'on avait peur de faire apparaître de lourdes incompatibilités. Mais si ces incompatibilités existent effectivement, on ira nécessairement de crise en crise avec le risque que l'une d'elles provoque un jour un véritable drame, d'envergure mondiale.

En définitive, ce dont le monde souffre le plus actuellement, c'est du manque de leadership. Piégés par le Moyen Orient et par leurs déficits, les États-Unis ne jouent pas ce rôle. Le président Obama ne manque pas de bonne volonté mais il est trop faible à l'intérieur. On rêverait d'une Union européenne capable de valoriser ses cartes. Mais peut-on imaginer David Cameron, Angela Merkel et Nicolas Sarkozy s'accordant de façon crédible sur un grand projet touchant à la gouvernance mondiale, sans s'être préalablement entendus sur l'approfondissement de la gouvernance européenne.

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