La fuite en avant de Wikileaks

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Perte de prestige des chancelleries, Etats défiés par le Web, des conséquences de l'affaire Wikileaks sont encore à venir. Comme une possible réaction des Etats à l'égard du Web au nom de leur sécurité.

L'émoi provoqué par Wikileaks tient moins de la révélation que de la transgression. En publiant cette masse de documents, Wikileaks viole le secret diplomatique en abolissant la frontière entre ceux qui pensent savoir et ceux qui pensent ne pas savoir. En effet, le secret importe autant par son caractère informatif que par son caractère initiatique. Avec Wikileaks, les diplomates deviennent étrangement familiers. Cette affaire accélère une évolution de fond : la perte de prestige des chancelleries, combinée à la multiplication des acteurs internationaux. Elle révèle une mutation plus profonde encore : la confiance grandissante des acteurs du Web, combinée à la volonté, chez certains d'entre eux, de défier ouvertement les États. Le Web est devenu un terrain de manoeuvres où les États deviennent l'objet de stratégies délégitimant leur pouvoir symbolique au nom de la transparence et du droit à l'information.

Wikileaks a sans aucun doute réalisé un coup de génie marketing au détriment de la diplomatie américaine et des chancelleries concernées. L'effet d'emballement a démultiplié sa valeur de marque en un temps record, tout en lui permettant de se positionner par rapport aux États, piliers de la vie internationale. Parallèlement, Wikileaks a imposé une transformation de la chaîne de valeur de l'information globale, en faisant de cinq journaux prestigieux des sous-traitants. La déclinaison par pays des informations divulguées correspond à une approche marketing classique, parfaitement maîtrisée, qui devrait alimenter le buzz sur la durée. Cependant, il se pourrait bien que ce coup de génie marque, pour Wikileaks, le point culminant de sa victoire. Selon le ministre des Affaires étrangères italien, Franco Frattini, cette action médiatique de grande portée serait le « 11 Septembre de la diplomatie ». Cette comparaison a quelque chose d'absurde, sauf sur un point. À l'instar d'al-Qaida après les Twin Towers, il est fort peu probable que Wikileaks parvienne à reproduire un coup d'une telle intensité, en raison des contre-mesures que son initiative va inévitablement provoquer et des risques encourus par les informateurs de Wikileaks. Pour frapper encore plus fort, il lui faudra nécessairement surenchérir en divulguant, par exemple, 250.000 documents subtilisés à la diplomatie chinoise...

D'autres acteurs du Web, comme Google, ont pu mesurer les risques encourus à vouloir contester la souveraineté chinoise, et ont fini par plier. La maîtrise relative de l'Internet et du Web par Washington et Pékin constitue désormais un des enjeux centraux des relations internationales et des rapports sino-américains, tout en représentant un attribut de leurs puissances respectives. Cela conduit à s'interroger sur le degré d'autonomisation future des acteurs du Web à l'égard des souverainetés nationales et, en particulier, de celles des États-Unis et de la Chine. Les acteurs du Web ne pourront pas toujours s'affranchir des implications territoriales de la souveraineté et défier les États sans s'exposer à de puissantes ripostes. De ce point de vue, Wikileaks pourrait bien précipiter un mouvement de réaction des États démocratiques, comme des États autoritaires, à l'égard de l'ensemble du Web au nom de leur sécurité. Il y a fort à parier qu'ils vont de plus en plus présenter le Web comme un milieu anarchique nécessitant des contrôles. Il y a également fort à parier que la puissance du Web, qui repose sur des possibilités illimitées d'interactions individuelles et collectives, modifie, à plus ou moins brève échéance, la délimitation entre politiques intérieure et extérieure.

Deux enseignements parallèles peuvent être tirés. En premier lieu, les diplomates ne devraient pas négliger la puissance du Web comme espace favorisant des coalitions de circonstance, capables de peser sur le cours des politiques étrangères. En second lieu, les acteurs du Web ne devraient pas ignorer un héritage historique aux termes duquel les États disposent encore du « monopole de la violence légitime ». Ces derniers recourent à la diplomatie pour civiliser les relations internationales et ne pas utiliser la force pour régler leurs différends.

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