L'Afrique face aux "escrocs des pauvres"

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Par Isabelle Demay, directrice des relations entreprises du groupe ESC Dijon Bourgogne, et Arvind Ashta, titulaire de la chaire en microfinance du groupe ESC Dijon Bourgogne.

Après le scandale de l'ONG béninoise ICC qui, sous couvert de construire des puits et des forages, a dépouillé plus d'un million de personnes de leurs économies, c'est à présent au tour des Togolais d'être les nouvelles victimes d'un « escroc des pauvres », via l'officine de microfinance ReDéMaRe. Avec un taux de pauvreté de 62 %, un Smic mensuel de 45 euros et un taux d'analphabétisme de 40 %, le Togo appartient encore aujourd'hui au groupe des pays les moins avancés du monde. Si le secteur bancaire est en plein essor, il reste, par ses critères de sélection, encore inaccessible à une grande majorité de la population.

La microfinance, beaucoup plus flexible, offre une alternative idéale aux plus pauvres pour accéder aux services financiers : les conditions d'accès aux institutions de microfinance (IMF) sont beaucoup plus souples que celles des banques traditionnelles. Seule la fourniture de trois mois d'épargne (petite garantie démontrant la capacité du futur emprunteur à rembourser) et de quelques informations sur un formulaire permet d'obtenir le microcrédit qui permettra de financer un projet artisanal, d'ouvrir un commerce ou simplement de payer l'école des enfants. Les chiffres sont éloquents : 5 % des Togolais sont bancarisés dans le système classique, alors que 12 % d'entre eux (et 40 % des familles) bénéficient aujourd'hui des services d'épargne et de microcrédit proposés par les quelque 180 IMF agréées par l'État. Néanmoins, si la microfinance est unanimement saluée comme un début de solution au développement économique, sa croissance amène aussi son lot de problèmes économiques et sociaux : taux d'intérêt élevés, apparition d'institutions éphémères qui collectent l'épargne et disparaissent, surendettement des plus pauvres qui contractent simultanément des prêts auprès de plusieurs institutions, manque de moyens financiers et matériels d'une grande partie des IMF ou encore opacité de la gouvernance des petites structures. Parfois, on constate même le ressentiment des hommes face à l'autonomie économique croissante de leurs conjointes...

À cette liste, il faut maintenant ajouter l'apparition de systèmes d'escroquerie qui jouent de l'ignorance, de la crédulité et du besoin quotidien d'argent de toute une population. ReDéMaRe (Réseau pour le développement de la masse sans ressource) a été lancée en 2009 comme une IMF miraculeuse, promettant un rendement de 212 % par an. Le fonds explique être lié à la Libye du colonel Kadhafi, et tirer ses profits d'investissements réalisés dans les secteurs pétrolier et du BTP d'Arabie Saoudite.

En quelque temps, 45.000 investisseurs y déposent près de 18 milliards de francs CFA, soit environ 27,5 millions d'euros. Pour ce faire, les plus aisés empruntent aux banques, les autres à d'autres IMF, certains vendent leur maison... D'autres enfin y investissent les transferts reçus des membres de la famille qui travaillent en Europe. Les sommes versées par les nouveaux épargnants sont rendues aux investisseurs initiaux (montage de Ponzi) et le buzz fait son oeuvre. Sur les 18 milliards de francs CFA collectés, seulement 1 milliard est redistribué sous forme de dividendes, laissant la différence aux gestionnaires du fonds. Si le gouvernement togolais a pu mettre la main sur les escrocs, il n'en reste pas moins que le mal est fait.

La Banque centrale des États de l'Afrique de l'Ouest (BCEAO) a bien mis en place récemment une loi plus serrée à ce sujet, mais le Togo doit encore la ratifier... Et le problème principal reste structurel : il y a trop peu de contribuables dans un pays pauvre comme le Togo pour pouvoir financer une autorité de surveillance. Besoin d'encadrer un système bancaire alternatif prometteur mais manque de moyens pour le faire : la situation offre malheureusement encore de belles perspectives en Afrique aux escrocs de tout poil...

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