Non au prix unique pour le livre numérique

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Par Mathieu Perona, enseignant à Sciences po, et Jérôme Pouyet, professeur associé à PSE-Ecole d'économie de Paris.

Le 8 septembre dernier, les sénateurs Catherine Dumas et Jacques Legendre déposaient une proposition de loi destinée à étendre au livre numérique un dispositif de prix unique similaire à celui portant sur les livres physiques, mesure réclamée par la quasi-totalité des éditeurs et des libraires. Pour avoir travaillé sur le sujet, il nous semble que cette proposition est à tout le moins prématurée, si ce n'est inappropriée.

Depuis sa mise en place en 1981, le prix unique du livre constitue l'élément central de la politique du livre en France. Dans ce régime, le prix de vente des livres au consommateur n'est pas fixé par le vendeur final, mais par l'éditeur, dans la limite d'un rabais maximal de 5 %. Il garantit ainsi au lecteur tenté par un titre dans la devanture d'un libraire qu'il ne le trouve pas (significativement) moins cher ailleurs, en particulier en grandes surfaces. Le prix unique du livre avait pour objectif de garantir sur l'ensemble du territoire l'accès à une offre large, à une information de qualité sur les livres et de permettre une production éditoriale diversifiée et de qualité. Pour ce faire, le dispositif visait au maintien d'un réseau dense de libraires, propres à remplir à la fois des activités de fonds et d'information, en les mettant à l'abri de politiques de prix cassés de grandes surfaces, qui proposent un assortiment réduit et n'offrent généralement pas de service de conseil pertinent.

Depuis sa mise en place, le dispositif a fait l'objet d'autant de louanges que de critiques, nourrissant un vif débat bien au-delà de l'Hexagone. Pourtant, dans notre étude intitulée "le Prix unique du livre à l'heure du numérique", nous montrons que du point de vue de l'économiste, le prix unique n'a mérité ni cet excès d'honneur ni cette indignité. La présence d'un prix unique ne semble en effet pas gonfler le prix des livres, tandis que son absence n'est pas synonyme d'effondrement de la librairie ou de la diversité éditoriale.

Le numérique, toutefois, a rebattu les cartes. Lorsqu'un accès à Internet permet de consulter ou de commander à peu près n'importe quel titre et que les sites spécialisés fleurissent, la nécessité d'une activité de fonds s'érode tandis que la pertinence du rôle de conseil se limite au segment, fondamental pour le fonctionnement du secteur, des nouveautés. Il nous semble donc qu'une adaptation du dispositif est aujourd'hui nécessaire dans l'intérêt même des libraires. Cela seul expliquerait pourquoi nous considérons avec une grande réticence la proposition d'imposer un dispositif au livre numérique.

Cette proposition s'appuie en effet sur la même crainte d'un effondrement de la diversité dans l'offre numérique, crainte dont on a vu le peu de pertinence dans le cas du livre physique. Elle s'appuie également sur l'anticipation d'une cannibalisation du livre physique par son alter ego numérique. Or, il n'est pas clair qu'un livre numérique, difficile à annoter sauf sur les tablettes les plus onéreuses, impossible à prêter, à la durabilité problématique, soit un bon remplacement pour le livre physique même à texte identique.

De plus, le livre numérique constitue actuellement un marché émergeant tant en termes de technologies utilisées que de modèles commerciaux. Difficile de savoir aujourd'hui si le marché sera dominé par Apple et Amazon, opérant des tablettes liées à un catalogue exclusif, ou au contraire si la concurrence d'autres tablettes et vendeurs de livres numériques obligera les deux géants à partager éditeurs et lecteurs par des offres ouvertes. Un prix unique du livre numérique, en figeant le marché numérique sur un modèle lui-même en crise profonde, nous semble donc de nature à handicaper toute la chaîne du livre française, en limitant l'émergence de modèles et d'acteurs nouveaux. Le secteur de la bande dessinée a déjà commencé à prendre ce tournant, alors que les grandes maisons d'édition peinent à mettre en cohérence leurs prix, proposant des versions numériques plus chères que des livres de poche au texte identique. Il semble donc non seulement vain mais contre-productif de vouloir s'accrocher à l'existant, au risque d'une marginalisation accrue du livre et de la lecture. Du haut en bas de la chaîne du livre, les propositions d'adaptation, voire de refonte, des relations commerciales existent, et beaucoup d'entre elles permettraient un passage au numérique sans sacrifice de tout ou partie de l'édition et de la distribution de livres. Un prix unique du livre numérique n'aurait pas une telle vertu et renforcerait précisément les points de blocage.

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