La gouvernance économique sécrètera son propre poison

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Le paquet de mesures qui devraient être adoptées lors du sommet européen va mettre la zone euro au régime sec pour les dix ans à venir. De quoi susciter de vives oppositions de la gauche et favoriser un peu plus une montée des populistes.

Ce vendredi, les chefs d'Etat et de gouvernement européens planteront fièrement leur drapeau sur la crête du gouvernement économique européen. Ce sommet de l'art du compromis bruxellois, dont l'ascension a commencé pendant l'hiver 2009, comprend une sorte de Fonds monétaire européen et des règles de contrôle multilatéral des politiques économiques nationales aussi subtiles que complexes. Le commissaire Olli Rehn parle d'un saut quantique. Il y aura, dans la construction européenne, un avant et un après-25 mars 2011.

On connaît l'avant. A quoi ressemblera l'après ? Les Européens ont des raisons d'être inquiets. Ce paquet les met au régime sec pour la décennie à venir, sinon plus. Le coeur de la zone euro ne devra certes pas exactement suivre le remède administré aux pays périphériques. Mais ramener le déficit public européen en dessous de 3% du PIB en 2012, alors qu'il se situait autour de 6% l'an dernier, exige de lourds sacrifices, pas seulement pour l'Irlande ou la Grèce.

D'aucuns crieront au viol démocratique. On serait en train de priver les Parlements nationaux de leur souveraineté budgétaire. C'est un peu gonflé : le paquet doit être approuvé par tout ce que le continent compte de corps légitimes, gouvernements et Parlements confondus. L'Europe d'après le 25 mars trouvera son constitutionnaliste pour apposer le sceau de l'État de droit sur ce délicat équilibre entre pouvoirs (législatif et exécutif) et entre juridictions (nationale et supranationale).

Le problème est plutôt de savoir si un tel système est premièrement efficace économiquement, deuxièmement tenable politiquement et socialement. On peut en douter. Le Prix Nobel d'économie Paul Krugman promet à la zone euro, si elle s'obstine sur la voie de l'austérité, le destin de l'Argentine : crise monétaire, récession et effondrement social.

Le rythme de réduction de la dette publique décidé par le Conseil européen donne le vertige. Un vingtième du stock excédant les 60 % de PIB par an, cela donne, appliqué à la France, 17 milliards de désendettement l'année n, 14 milliards en n+1, 11 en n+2, 9 en n+3 etc.., sous des hypothèses improbables de 3% de croissance et d'équilibre budgétaire. Il va falloir engranger de sacrés excédents ou vendre les bijoux de la couronne pour tenir le rythme.

Qui va payer ? La question est taboue. La Commission assure, avec un culot sidérant, qu'elle n'est "ni de droite, ni de gauche". Sa Revue annuelle de croissance, bénie par le Conseil européen mais qualifiée par Jacques Delors de "document le plus réactionnaire que la Commission ait jamais produit", ressort pourtant des recettes aussi vieilles que la révolution thatchérienne : concurrence fiscale, hausse de la fiscalité indirecte (donc proportionnelle et non progressive) et flexibilité du marché du travail. Les systèmes fiscaux régressifs (Piketty) et le gonflement de la masse des travailleurs pauvres (la moitié des 17% d'Européens vivant sous le seuil de pauvreté ont un travail) dénoncés par la gauche ont de beaux jours devant eux.

Qu'un tel logiciel politique ait pu survivre à la crise n'est pas si mystérieux. La gouvernance économique a été conçue par une Europe bleue : le Parti populaire européen domine le parlement et la Commission. Quinze des vingt-sept membres du Conseil européen en sont issus, tout comme son président. Le centre-droit n'est pas entré dans l'après-crise. Partout, les gouvernements, obéissants, embrassent le programme de deleveraging public à marche forcée, demandés, pensent-ils, par leurs créanciers.

A court terme, cela fonctionne. Mais l'édifice de la gouvernance économique, qui repose sur la pression des pairs et beaucoup de bonne volonté, survivra-t-il aux alternances démocratiques ? La gauche assure qu'elle en respectera les procédures pour la mettre au service d'une autre politique. Mais elle n'est nulle part : sur le départ en Espagne et au Portugal, en sursis en Grèce, évincée en Irlande.

À Bruxelles, le Groupe Spinelli, groupement de libéraux et d'écologistes, enfonce le clou d'une vraie union économique avec un programme colossal d'investissements et un début d'harmonisation fiscale, sous le pilotage de la Commission. Ses hérauts sont tragiquement minoritaires.

Partout, depuis le début de la crise, l'alternance née de la colère populaire joue en faveur des populistes. Au "pour sauver l'euro, réformez les retraites" de Bruxelles, ils répondent, comme en France, "pour sauver vos retraites, bazardez l'euro". Il ne reste donc plus qu'à espérer que l'Europe bleue se rende moins sourde aux critiques de la gauche et aux propositions des fédéralistes. Sinon la gouvernance économique sécrétera son propre poison.

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