Japon : pourquoi il faut reconstruire localement

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Par Frédéric Sautet, économiste au Mercatus Center, George Mason University.

Les pertes humaines et les dégâts causés par les récents séismes et le raz-de-marée au Japon sont d'une ampleur considérable (sans compter le risque toujours présent de contamination radioactive). Paradoxalement, c'est souvent après les pires désastres que la résilience d'une économie est le plus nettement démontrée. En effet, l'histoire témoigne d'épisodes de reconstruction extraordinaires. Plus de 300 personnes périrent dans le grand feu de Chicago en 1871, où un quart de la ville fut détruit. La reconstruction ne prit que quelques années. De même, après le séisme de San Francisco en 1906, dans lequel dix fois plus de gens moururent et où les trois cinquièmes de la ville furent effacés de la carte, la reconstruction s'effectua en moins d'une décennie. De Londres en 1666 à Kobe en 1995, la liste des villes reconstruites est longue.

Cependant, le succès n'est pas toujours garanti car la reconstruction physique n'est qu'une partie du problème. Plus de 1.800 personnes ont perdu la vie à la Nouvelle-Orléans à cause de l'ouragan Katrina en 2005. Plusieurs centaines de milliers de personnes furent déplacées et 30% de la population n'y est jamais retournée. Plus de cinq ans après, des quartiers entiers sont encore à reconstruire, alors que d'autres, très affectés par l'ouragan, sont entièrement réhabilités.

Deux problèmes se posent après un désastre naturel d'une grande ampleur. Premièrement, la tentation de partir pour ne pas revenir est évidente pour les survivants. Retourner, en revanche, est une décision complexe car elle dépend, entre autres, de ce que font les autres. Des études américaines ont montré que les clés de la repopulation se trouvent dans la capacité de certains membres de la société civile à créer des points de convergence qui permettent aux réfugiés de coordonner leurs décisions de retourner. La paroisse du père Nguyen dans le quartier est de la Nouvelle-Orléans a joué ce rôle après Katrina. Par son action, le prêtre à aidé au retour de plus de 3.000 personnes, y compris des entreprises.

Deuxièmement, avec le retour de la population se pose la question de savoir comment la reconstruction s'effectuera. C'est ici que l'activité entrepreneuriale locale fait souvent la différence. Ceux qui sont du coin connaissent le terrain et possèdent une information cruciale au redéveloppement. Même s'il a un rôle à jouer (par exemple : rétablir le cadastre et mettre en oeuvre des sondages géotechniques), le gouvernement est souvent trop éloigné de la situation pour prendre les meilleures décisions. Comme l'expliquait la géographe Jane Jacobs, la pire chose qu'il puisse arriver à une ville après un cataclysme naturel est de recevoir des subventions cataclysmiques. Les programmes de réhabilitation ambitieux de milliards de dollars comme à la Nouvelle-Orléans, où plusieurs plans urbains ont été élaborés depuis 2005, n'ont pas été très efficaces. En réalité, ces plans sont souvent inadaptés aux besoins locaux et n'ont d'existence que pour faire du clientélisme électoral.

Lorsqu'une grande partie d'une agglomération a été détruite, le danger est grand de réduire à néant ce qui reste du capital social  qui fait l'essence d'une ville. Ce n'est donc que par le respect d'une certaine historicité et par la connaissance locale des habitants qu'une ville peut renaître. C'est un processus complexe mais qu'il faut à tout prix respecter en donnant du temps aux acteurs locaux. Kobe fut reconstruite très rapidement et représente un modèle de ville moderne. Cependant plusieurs quartiers, comme Nagata-ku, ont perdu leur âme. Des immeubles excentrés ont remplacé les maisons traditionnelles, ce qui a détruit le sens du voisinage. La mortalité des personnes âgées solitaires à Kobe a tellement augmenté que les Japonais l'appellent "kodoku-shi" (la mort de solitude). Plus de quinze ans après, Kobe, bien que reconstruite, n'a pas vraiment retrouvé son identité passée.

Dans l'urgence qui suit un désastre, le risque de prendre des décisions rapides qui s'avéreront mauvaises est omniprésent. Les collectivités locales et les assurances doivent, en amont, mettre en place une gestion du risque majeur.

Cependant, l'important pour l'Etat est de ne pas céder à la tentation du plan urbain grandiose, mais de permettre aux entrepreneurs de jouer leur rôle. C'est ainsi que Chicago et San Francisco ont pu retrouver leur âme. Espérons que Sendai et ses villes avoisinantes renaîtront de la même façon.

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