Terrorisme : opération diversion

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Plus importants qu'on le dit souvent, les effets réels du terrorisme sont surtout des effets indirects, liés au changement de priorité politique des Etats. Ainsi, la lutte contre le terrorisme a-t-elle détourné de la guerre économique, aux effets plus dévastateurs mais aux manifestations médiatiques moins spectaculaires.

Les 113 attentats attribués depuis dix ans à l'organisation islamiste al-Qaida, selon Wikipedia, qui ont frappé des représentations diplomatiques, des lieux ultrafréquentés, ou des sites touristiques, ont d'abord eu un impact immédiatement visible : pertes humaines, destructions matérielles propices à des images fortes sur les écrans de télévision, effondrement des flux touristiques, puis déplacement vers d'autres lieux, chute du trafic aérien, multiplication des mesures de sécurité, etc... Ces effets-là, on les connaît pour les avoir vus se répéter après chaque attentat.

Mais le terrorisme a aussi eu des effets moins connus, pour avoir été peu étudiés. Ainsi a-t-il eu des effets économiques décrits par les chercheurs Daniel Mirza, Thierry Verdier et José de Sousa : "en élevant les mesures de sécurité dans les pays victimes du terrorisme, il a imposé aux consommateurs une taxe sans effet redistributif, c'est-à-dire une simple augmentation des coûts", explique le professeur d'économie à l'université de Tours, Daniel Mirza, également chercheur associé au Cepii. "Sans oublier qu'il a accru fortement l'incertitude pour les investisseurs. Le terrorisme est donc une perte sèche pour l'économie des pays victimes du terrorisme, précise-t-il. Et lorsque les attentats se répètent, ils viennent sensiblement ralentir leur croissance." Une étude menée sur vingt ans d'attentats au Pays basque espagnol concluait que, sans les attentats de l'ETA, le pays aurait eu un PIB par tête plus élevé de 10% (1).

Les pays "hôtes" d'organisations terroristes finissent, eux aussi, par en payer la facture. "Les pays qui abritent des organisations très actives vis-à-vis des intérêts américains subissent de la part des Etats-Unis à la fois un resserrement de l'octroi des visas d'affaires, des contrôles plus stricts des bateaux de marchandises, et un allongement des temps de passage aux frontières, dit encore Daniel Mirza. Autant de contraintes qui pèsent fortement sur leurs exportations vers les Etats-Unis. Mais in fine, l'impact sur leur commerce dépend avant tout de la récurrence des attentats commis."

Mais le plus intéressant est ailleurs : dans l'effet d'accaparement du terrorisme et la gigantesque opération de diversion qu'il opère depuis dix ans sur toute autre menace. Plus difficile à mesurer, il est sans doute beaucoup plus important. "Depuis les attentats du 11 septembre, explique le commissaire divisionnaire Jean-François Gayraud (2), les Etats-Unis ont mobilisé la plupart des appareils de renseignement et de police de la planète dans la traque d'Oussama Ben Laden et de ses affidés... Aux Etats-Unis, les moyens humains et matériels du FBI, ainsi que l'attention politique et administrative de Washington, ont été massivement réorientés vers la lutte antiterroriste et la sécurité nationale, au détriment de la criminalité organisée, et plus particulièrement du programme antidrogue."

"Alors que ses effets réels sont assez limités, le terrorisme a pris une place beaucoup trop importante dans les missions des services du renseignement interne et externe", confirme Christian Harbulot, directeur de l'Ecole de guerre économique. Mais pour lui, "il s'est développé au détriment du renseignement économique, de la lutte contre la prédation de nos intérêts par des puissances étrangères et contre le protectionnisme invisible. Alors que le renseignement économique devrait faire l'objet de 30% des missions de la DGSE, il n'en représente guère plus que 5 à 6%". Il en est résulté un incroyable vide répressif à l'égard des mafias, du crime organisé qui ont pu prospérer en silence, et de façon plus générale de la criminalité en col blanc. Mais aussi une exceptionnelle cécité des anciennes grandes puissances vis-à-vis des menaces économiques externes, comme des menaces internes. Tout se passe comme si, alors que l'économie semblait dicter sa loi, les enjeux économiques s'étaient un temps éclipsés au profit d'une "guerre des civilisations", socle idéologique de la guerre contre le terrorisme.

Ce fut particulièrement spectaculaire dans la crise des subprimes qui a mis le monde financier à genoux. Alors que "30 à 70% des défauts de paiement avaient un lien avec des déformations frauduleuses significatives dans la constitution initiale du dossier de crédit hypothécaire", selon un rapport du FBI datant de 2007, "ces statistiques judiciaires auraient dû être interprétées comme des indicateurs des dysfonctionnements criminels de la finance américaine", estime Jean-François Gayraud (3). Seulement, le FBI manque alors cruellement d'agents expérimentés, et le monde entier regarde obstinément vers l'ennemi public numéro un. Quand le monde se réveillera, il sera trop tard. Trop occupé à colmater les trous béants, il n'aura plus ni les moyens humains, ni la volonté politique, de punir les responsables de la crise mondiale.

(1) Abadie Alberto and Javier Gardeazabal, "The Economic Costs of Conflict : a Case-Control Study for the Basque Country ", American Economic Review 93.1, 2003.
(2) "Le Monde des mafias - Géopolitique du crime organisé", 2005, Odile Jacob.
(3) "La Grande Fraude", 2011, Odile Jacob.

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