Séparer les activités bancaires n'empêche pas la prise de risques

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Alors que le PS fait de la séparation des activités - banque de détail d'un côté, banque d'investissement de l'autre - l'alpha et l'oméga d'une future réforme de la finance, il apparaît que là n'est pas le cœur du problème : il faudrait surtout faire en sorte que les banques soient plus soucieuses des risques qu'elles prennent.

Le rapport Vickers, remis au gouvernement britannique le 12 septembre, replace la question de la séparation des activités bancaires au coeur du débat sur la réforme financière. La commission présidée par sir John Vickers recommande, en effet, que seules les banques de détail soient autorisées à gérer des dépôts, afin que ceux-ci ne soient plus exposés aux risques encourus sur les marchés financiers par les banques d'investissement.

La séparation des activités bancaires garantit-elle la sécurité des dépôts ? C'est loin d'être sûr. À cet égard, il n'est pas inutile de rappeler que la faillite qui a illustré le début de la crise des subprimes fut celle de la Northern Rock en septembre 2007, une banque de détail, absolument pas impliquée dans des activités de marché, mais en revanche fort adepte de la titrisation des crédits. L'autre faillite, la plus retentissante d'entre toutes, tant l'établissement semblait inébranlable en son domaine, fut celle de Lehman Brothers en septembre 2008 (avec comme issue pour celle-ci la disparition pure et simple), spécialisée dans la banque d'investissement. Ces deux cas illustrent bien que la spécialisation ne protège en rien les déposants. Pour deux raisons : la première est qu'une banque de détail peut prendre des risques excessifs en dehors de toute activité de marché ; la seconde est qu'une banque d'investissement a beau ne pas gérer de dépôts, elle est toujours plus ou moins liée sur le marché interbancaire à des banques de détail, auxquelles elle peut transmettre ses difficultés (risque de contagion).

Dire qu'il est impératif que les banques se recentrent sur leur coeur d'activité ne signifie pas qu'elles doivent se spécialiser et écarter toute activité de marché. Ces activités de marché ne servent pas qu'à « spéculer » comme on l'entend beaucoup. Elles servent aussi à se « couvrir », c'est-à-dire à protéger l'établissement de variations de cours, de taux d'intérêt, de taux de change... défavorables à son bilan, et donc aussi à la bonne gestion des dépôts. Et elles contribuent aussi, par des achats de titres, au financement de l'économie de la même manière que les crédits. Que serait donc une banque recentrée sur son coeur d'activité ? Le coeur d'activité d'un établissement bancaire est de contribuer au financement de l'économie grâce à une production d'information et à un contrôle des risques propres aux banques. Que cette contribution s'opère plus par des crédits ou par des achats de titres n'est pas ici la question importante. La question importante est celle de la sélection et du suivi des risques pris, celle de la production et du traitement de l'information nécessaire. C'est de cela que les banques se sont éloignées au tournant des années 1990-2000 et c'est cela qui a très largement contribué à la crise. La titrisation et les dérivés de crédits ont permis aux banques de se décharger des risques pris, d'en prendre ainsi toujours plus en s'en préoccupant toujours moins. Cela n'a guère éveillé la crainte des régulateurs qui, au contraire, y voyaient même au départ un gage de meilleur partage des risques entre les acteurs du système financier.

L'important est donc d'obliger les banques à conserver une très large fraction des risques qu'elles prennent car c'est la seule façon de les inciter à les contrôler. De les obliger aussi à détenir suffisamment de fonds propres de bonne qualité, en proportion des risques pris (ce qu'essaie de faire Bâle III). Aussi, cruciale est la régulation d'ensemble de leur contribution au financement de l'économie, en contrant par des instruments de supervision appropriés la forte tendance procyclique de l'activité bancaire : trop de crédit et trop d'achat de titres en phase ascendante du cycle, ce qui favorise des phénomènes de bulles de crédit et de prix d'actifs, trop peu de crédit et d'achat de titres en phase descendante, ce qui aggrave la récession.

L'avenir n'est pas à des banques spécialisées mais à des banques plus soucieuses des risques qu'elles prennent, au moyen d'une supervision individuelle et globale de ces risques.

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Commentaires
a écrit le 03/11/2011 à 17:17 :
j'aimerais être éclairé sur le sens de cette phrase : "une banque de détail peut prendre des risques excessifs en dehors de toute activité de marché" , et qu'on me dise si l'analyse faite par Lucianno n'est pa correcte, et pourquoi elle ne le serait pas... Merci

Benoit A. Dumas
a écrit le 06/10/2011 à 6:21 :
Séparer les activités de banque de dépôt et de banque de marchés vient notamment de l?idée qu?il existerait 2 capitalismes, un bon et un mauvais.
Le bon capitalisme tout à fait moral, serait le capitalisme industriel servi par les banques de dépôt et porté par les valeurs d?épargne et d?investissement.
Le mauvais capitalisme tout à fait immoral, serait le capitalisme financier servi par les banques d?affaires, porté par la cupidité et la spéculation dans des activités de marché purement financières totalement parasites et déstabilisantes pour l?économie.
Séparer les activités de dépôt et de marché des banques permettrait ainsi de séparer le bon grain de l?ivraie et de les traiter différemment par exemple en aidant si nécessaire les premières et en taxant lourdement les secondes.
Cette idée est propagée dans l?opinion publique aussi bien par des hommes politiques de droite que de gauche.

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