Besoin urgent : Innovation dans l'innovation

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Francis Pisani. Copyright Laetitia Attali
Francis Pisani. Copyright Laetitia Attali
Francis Pisani est chroniqueur indépendant, auteur, expert international en innovation, conférencier. Son site : francispisani.net. Il signe sa première chronique pour La Tribune.

La France se targue volontiers de faire de la prose même quand elle l'ignore, d'avoir des idées quand elle n'a pas de pétrole. Un de ses problèmes est, au contraire, qu'elle innove moins qu'elle croit. Mais ceux qui en sont convaincus - ils ne manquent pas - ont une réponse trop facile : si nous n'innovons pas, c'est "la faute à l'État", c'est-à-dire "à l'autre". Jamais la notre.

L'absence (relative) d'innovation a d'abord une dimension culturelle. Nous la partageons tous, fut-ce à des degrés divers. Et trop d'entreprises qui croient innover le font en dépit du bon sens. Parmi la longue liste des problèmes qui paralysent la plupart d'entre nous (pas tous, j'insiste), il y a la peur de l'échec incrustée dans nos cerveaux dès l'école et le stigmate des mauvaises notes. Commune à la plupart des cultures (mais exacerbée en France par notre style d'enseignement), elle est aujourd'hui l'avantage indiscutable (plus que l'abondance de capital risque et d'universités de haut niveau) qui met Silicon Valley hors du lot. J'y reviendrai.

Plus profond, il y a la préférence presque atavique (encouragée par les succès des mouvements sociaux à l'ère industrielle) pour la défense des avantages durement acquis face au changement et à la prise de risque. Ou, pour reprendre les termes d'un article publié par The Economist en novembre dernier, le fait que "Paris et la France préfèrent une culture de la préservation à celle de l'innovation".

L'importance de l'État, et la relation que nous entretenons avec lui, aggrave ce tableau déjà peu encourageant. Les Français n'ont de leçons à recevoir de personne quand il s'agit de protester mais, trop souvent, nos revendications consistent à demander aux autorités d'intervenir plutôt que de prendre les choses en main et d'agir sans attendre.

Ajoutons la méfiance, toutes tendances politiques confondues, face à l'entrepreneur. La gauche tend à confondre "entreprise", que ses troupes combattent, et "entreprendre". Dans ce terme, elle a le plus grand mal à reconnaître la valeur de changement qu'implique le fait de mobiliser des ressources pour les utiliser de façon plus efficace (la définition de Jean-Baptiste Say).

La droite, quant à elle, ne distingue pas suffisamment "gestionnaire" et "entrepreneur". Elle tend même à privilégier ceux qui conservent face à ceux qui font bouger. Pire encore, elle ne reconnaît pas la valeur croissante de ceux qui entreprennent avec des objectifs sociaux. Et comme il serait trop facile d'imputer toute la faute aux autres, je reconnais volontiers la part de responsabilité des médias dans la couverture des thèmes liés à la technologie et à l'innovation. Depuis 20 ans, trop d'articles tablent sur l'ignorance et le mépris, quand ça n'est pas le combat bille en tête avec l'espoir d'enrayer l'évolution.

Je ne prendrai pour exemples de couverture négative que les innombrables insanités avancées jusqu'à ces derniers temps pour nous convaincre du manque d'intérêt, voir du danger, des textes électroniques. Un courant auquel nous ferions beaucoup d'honneur en lui rappelant que Socrate était contre l'écriture parce qu'elle débilite la mémoire.

Puis nous passons d'un bond, mais toujours tard, au panégyrique, comme on le voit dans certaine couverture des médias sociaux. Les passionnés, comme moi, abordent rarement les problèmes posés par un bilan qu'ils estiment "globalement positif". Entre les deux, on trouve trop peu d'informations fouillées et d'analyses utiles à l'apprentissage et à la compréhension.

Malgré ce contexte difficile, un grand nombre d'individus et de petits groupes innovent dans leur coin. Quant aux entreprises, trop d'entre elles pensent innover - souvent en circuit fermé - pour la seule raison que c'est ce qu'elles devraient faire. Et elles s'en satisfont sans remettre en question leurs process.

Nous avons tous besoins d'innovation dans l'innovation, et d'en débattre. J'y reviendrai.

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Commentaires
a écrit le 17/05/2013 à 20:18 :
Ce à quoi sert ce terme aujourd'hui est surtout alimenter des "experts" certes reconnus pour leurs discours et prèches mais assez peu pour la transformation d'une idés en un produit ...
a écrit le 17/05/2013 à 7:34 :
Parlez moins d'innovation et agissez et travaillez plus, ça ira mieux. Surtout que l'innovation, c'est comme tout : il y a ceux qui en parlent et ceux qui la pratiquent. Ce ne sont généralement pas les mêmes.
Réponse de le 17/05/2013 à 10:03 :
Vous vous trompez, les entreprises de grosse taille qui parviennent à innover ont organisé cette innovation, qui n'est pas tombée du ciel. Pour les petites boites en revanche, l'innovation est naturelle et obligatoire, dans ce cas vous avez donc raison.
a écrit le 16/05/2013 à 21:51 :
Dans un système éducatif orienté vers la production d'élite, chaque élève est hanté par la peur de l'exclusion. C'est plus qu'une peur de l'échec. C'est l'échec qui conduit à l'exclusion définitive du "bon" curriculum. Après l'école, le mode de fonctionnement reste comme à l'école. Prendre un risque d'innovation, c'est risquer l'exclusion. Personne ne se dit qu'un homme sensé qui a échoué, a acquis l'expérience qui lui évitera d'échouer la prochaine fois. Tous pensent qu'un homme qui réussit, reussira car il connaît intimement la voie du succès.
a écrit le 16/05/2013 à 21:13 :
Notre élite française gavée de mathématiques se focalise sur la recherche de la main d'oeuvre la moins chère. La Qualité cela coute et cela tue le commerce en empêchant le renouvellement des consommations. L'innovation la vraie est bien trop risquée pour être rentable, il vaut mieux un semblant d'innovation consistant a copier les nouveautés Américaines ou maintenant Allemandes. Voilà pourquoi la France se décompose.
a écrit le 16/05/2013 à 18:06 :
A mon avis il faut rajouter 2 choses :

1) le fait qu'on a toujours pas digérer WATERLOO
2) et puis pourquoi diable , voulez vous INNOVER

j'exagere un peu , mais je le pense un peu quand mème .
a écrit le 16/05/2013 à 17:06 :
Très intéressant. La peur de l'échec est peu mentionnée à propos de notre identité collective.
On le voit à tous les niveaux.
Je rajouterai que cette "culture de l'échec" ne pourra s'atténuer que sur un temps long. Et le gros problème vient de cette incapacité à parler de temps long, on ne parle que de choses court-termiste (les médias en premiers), on ne laisse plus le temps, on veut que les changements se fassent en un claquement de doigt.
Réponse de le 16/05/2013 à 17:52 :
Tout à fait ! L'innovation est synonyme de long terme, autant pour ce qui est des investissements que du retour sur investissement. C'est pourquoi, à trop se focaliser sur le court-terme (réduire le déficit tout de suite, réduire le chômage tout de suite, etc), on fait exactement ce qu'il ne faudrait pas faire pour innover (couper les budgets de recherche, embaucher dans des métiers peu qualifiés, etc).

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