L'enjeu du nickel va-t-il remettre en cause 30 ans de paix en Nouvelle-Calédonie ?

 |  | 1152 mots
Lecture 6 min.
Depuis fin 2019, le brésilien Vale veut céder ses 95 % de la mine de nickel de Goro contre un euro symbolique, mais depuis 12 mois deux tentatives de cession se sont soldées par des fiascos.
Depuis fin 2019, le brésilien Vale veut céder ses 95 % de la mine de nickel de Goro contre un euro symbolique, mais depuis 12 mois deux tentatives de cession se sont soldées par des fiascos. (Crédits : Reuters)
CHRONIQUE. Les différentes tentatives de rachat du site de nickel de Goro que veut céder le groupe brésilien Vale ont ravivé les tensions politiques autour de cet enjeu économique vital pour l'archipel. Le risque est de relancer les divisions entre provinces du nord et du sud. Par Didier Julienne, Par Didier Julienne, Président de Commodities & Resources » (*).

La Nouvelle-Calédonie dispose de quatre usines pour traiter son minerai de nickel. La Province Nord est propriétaire de deux usines, l'une en Corée qu'elle partage avec le sidérurgiste Posco, l'autre, celle du rééquilibrage désiré par le Général de Gaulle, est partagée avec le mineur Glencore. Dans les deux cas, la Province Nord a 51 % des parts et les industriels 49 %. Plus au sud à Nouméa, la SLN appartient à hauteur de 34 % aux 3 provinces — Sud, Nord et des Îles — et le solde à Eramet et un industriel japonais. À l'extrême sud, l'usine et la mine de Goro appartiennent à hauteur de 5 % aux collectivités locales et le solde au brésilien Vale.

Deux tentatives de cession

Depuis fin 2019, Vale veut céder ses 95 % de Goro contre un euro symbolique, mais depuis 12 mois deux tentatives de cession ont été des fiascos.

La première a capoté parce que le candidat choisi, l'australien New Century Resources, n'était solide ni industriellement ni financièrement.

La deuxième est en cours d'ajournement, mais a provoqué des remous. Goro devait être recapitalisée à hauteur de 100 millions de dollars par un nouvel actionnariat, et la solution proposée semblait un montage ou se mélangeait pêle-mêle plusieurs opacités.

La partie la plus limpide du nouveau capital était celle de Trafigura, trader international. Il prendrait 25 % contre 25 millions de dollars.

Plus tintinnabulante était celle d'une nouvelle société créée pour l'occasion, la Compagnie Financière Prony (CFP). D'aucuns s'étonnaient que son fondateur établi en Polynésie, territoire libre au regard de l'impôt sur le revenu, cumulait les fonctions de directeur du site de Goro, de négociateur de la vente de ce même site minier pour le compte de Vale et de candidat à sa reprise.

À l'égal de Trafigura, CFP, société non encore créée et sans ressources financières suffisantes pour financer son apport, prenait 25 % du capital. Il était donc annoncé dans un premier temps que Trafigura lui avancerait 50 millions de dollars, puis dans un deuxième temps CFP recevrait 25 millions de dollars de Trafigura et 25 millions de dollars d'une société-écran constituée dans les Îles Grenadines et dont le siège social serait au Liechtenstein.

Le solde du capital, 50 %, devait être réparti entre les salariés, des collectivités locales et des investisseurs privés contre environ 10 à 15 millions de dollars, sans que l'on connaisse réellement le montant et la nature des apports de chacune de ces parties.

Plus obscur, additionnés les uns avec les autres, ces apports n'aboutissaient pas à 100 millions de dollars. En outre, si 1 million de dollars apporté par Trafigura lui permettait d'acquérir 1 % du capital, un même apport d'une autre partie semblait offrir un pourcentage différent sans réelle explication.

Facilités financières et fiscales

De son côté, Paris apportait des facilités financières et fiscales d'environ 420 millions d'euros d'argent métropolitain ; le vendeur, Vale, donnait 500 millions de dollars à l'acheteur, pour moderniser le barrage de la mine, des banques étaient annoncées prêter 242 millions de dollars.

Enfin cette solution avait pour but de fournir en nickel et cobalt l'industrie chinoise des batteries.

Une troisième proposition était celle de la société Sofinor associée au coréen Korean-Zinc. Industriellement, elle était claire, car elle maintenait toutes les activités du site. Techniquement, elle était propre, car le groupe coréen est leader mondial dans l'affinage des métaux et il apportait son savoir-faire et ses technologies métallurgiques. Financièrement, elle était pure, car les collectivités locales apportaient 51 % du capital sous forme des permis miniers tandis que le coréen finançait intégralement et en direct les autres 49 % du projet à partir de ses fonds propres sans faux-nez fiscal.

Stratégiquement, elle était rusée, car elle souhaitait fournir non pas la Chine, mais « l'Airbus des batteries » européen. Politiquement, elle assurait un rééquilibrage du nickel calédonien, car si c'était la Province Nord, déjà riche de deux usines, qui élaborait l'acquisition des 51 %, c'est la Province Sud qui héritait de la présidence de la société.

Mais, les employés de Sofinor-Korean Zinc ayant été interdit d'accéder au site minier de Goro, leur offre restait incomplète. Puis le 7 décembre 2020, à la suite de pressions diplomatiques, Korean Zinc se désengageait de son offre commune avec Sofinor.

Datée du lendemain, le 8 décembre 2020 une option de vente de l'usine et de la mine était proposée à la signature de Trafigura-CFP et de Vale. Ce contrat stipulait que CFP n'avait encore aucune existence légale à cette date.

La rhétorique anticolonialiste ravivée

Il ne fallait pas être grand clerc pour prévoir qu'une politique qui n'anticipait pas ses maladresses raviveraient logiquement une rhétorique anticolonialiste jusqu'alors adoucie par 30 ans de paix et qu'elle engendrerait une perte de contrôle et des conséquences disproportionnées. Dans les jours qui suivirent, l'usine de Goro était le lieu de dégradations, d'incendies, de destructions, de barrages, les journalistes étaient menacés, les injures racistes et les menaces de mort redoublaient, les réseaux sociaux organisaient des chasses aux sorcières. Après 30 ans de paix !

Comment sortir de ce fiasco ?

La Nouvelle-Calédonie a démontré son expertise dans les réseaux qui broient les différences. Au lieu de présenter, y compris dans les médias officiels parisiens, la cession de Goro comme un affrontement du Nord contre le Sud et des communautés rurales contre Nouméa, de la singer comme un rempart anti-chinois sans regarder ce qui se passe en Indonésie, d'opposer Glencore à Trafigura, ces réseaux devraient se remettre au travail tant le départ du brésilien Vale doit impérieusement unifier le territoire et trouver la concorde plutôt que la division.

Deuxièmement, le processus de vente de l'usine et de la mine de Goro doit être refondé vers moins de politique, plus de neutralité, d'impartialité, mais surtout accroitre son expertise industrielle quasiment inexistante. De fait, les discussions de ces derniers jours s'orientent vers 51 % d'intérêts calédoniens et 49 % de capitaux non calédoniens. Les premiers apportant l'accès au gisement et les seconds une réelle expertise technique, tandis que les capitaux et facilités fiscales sont à mettre en perspective d'un troisième référendum. Contrairement au déroulement des 12 derniers mois, dans ce futur montage, l'ingénieur et la métallurgie doivent être le point de départ et les prétendants compétents et valables sont connus. L'ensemble n'est pas très compliqué, tant que le dispositif a pour but de sauver des emplois et de continuer une paix qui dure depuis 30 ans.

____________

(*) Didier Julienne anime un blog sur les problématiques industrielles et géopolitiques liées aux marchés des métaux. Il est aussi auteur sur LaTribune.fr.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 21/02/2021 à 16:59 :
Vous vous trompez ou pire...si la Sofinor reprennait l'usine il abandonnait le projet Vale: fournisseur le matériau pour les battaries électriques et notamment celle de Tesla!
a écrit le 15/01/2021 à 7:03 :
C'est drôle comme ce monsieur Julienne efface d'un coup de baguette magique les 1200 milliards CFP de dettes de l'usine du Nord qui accumule 500 millions de déficit chaque année. usine que va bientôt fermer par Glencore pour sa non-rentabilité. De ce fait, les indépendantistes cherchent à s'accaparer l'usine de Vale au sud pour financer leur indépendance et si Korea-Zinc s'est démis de ce rachat c'est parce qu'ils n'ont jamais voulu l'acheter, ce fût une invention des indépendantistes. Korea-Zinc n'a jamais été intéressée par cette usine et surtout pas depuis que les kanak indépendantistes la détruisent chaque jour un peu plus. Dans ce dossier, on oublie de citer les leaders indépendantistes qui ne sont intéressés que par leur profit personnel et non par l'avenir du peuple kanak....
Réponse de le 19/01/2021 à 18:55 :
Est ce que vous ne. faites pas une confusion et un amalgame entre les apports. de constitution des sociétaires, les fonds déposés pour le fonctionnement, les résultats après amortissements , en résumé entre finances et gestion.?
Réponse de le 25/01/2021 à 3:10 :
100% ok avec vos commentaires. Cet article est partial et son auteur, en conscience ou non, semble ignorer l objectif machiavélique des leaders indépendantistes, à savoir, récupérer à n importe quel coût social (et humain si la NC sombrait à nouveau dans la guerre civile) les massifs miniers exploités par Vale et la SLN, espérant ainsi renflouer le trou abyssal creusé par leurs gestion exécrable chez KNS. Et bien sûr, entretenir auprès de leurs troupes ignares, le mythe de l indépendance financée grâce au nickel.
a écrit le 13/01/2021 à 12:33 :
Les chinois seront actifs si l'indépendance est votée. On dirait que la France veut laisser tomber les pauvres bougres qui investissent dans ce département . La preuve , les habitants qui habitent après les accords de Nouméa n'ont pas le droit de vote, est-ce normal et constitutionnel? De toute façon , c'est comme pour l'Algérie, à partir du moment ou on a découvert du pétrole, l'indépendance a été voulue par beaucoup de prédateurs , pas nécessairement que des algériens. Et dire que dans les accords d'Evian , les algériens ne demandaient même pas la possession du Sahara, ce sont nos brillants négociateurs qui ont proposé de le joindre aux accords. On va voir pour le Nickel?
Réponse de le 13/01/2021 à 16:44 :
Je ne sais pas où vous avez été cherché votre sortie sur le Sahara. C'est la France qui voulait le garder mais le FLN, dénonçant une "décolonisation à moitié", s'y est toujours opposé.

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :