Rhodium et or sont sur la planète terre, Bitcoin sur la planète Mars

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Didier Julienne.
Didier Julienne. (Crédits : Patrick FITZ / M&B)
CHRONIQUE. Une analyse comparée des marchés du rhodium, de l'or et du Bitcoin fait apparaître des différences radicales. Celui de la célèbre cryptomonnaie est davantage le fait d'investisseurs technophiles misant sur la conquête de l'espace. Par Didier Julienne, Président de Commodities & Resources » (*).

Les investisseurs en rhodium, or et Bitcoin sont catalogués de mondialistes, c'est-à-dire les fameux « gens de n'importe où » (les "anywhere" de David Goodhart) tirant profit de la globalisation. Inversement, les locaux, « le peuple de quelque part » (les "somewhere" du même David Goodhart), souhaiteraient défendre et préserver la souveraineté des monnaies classiques.

Si le marché du Bitcoin valorise plus de 700 milliards d'euros, l'or plus de 220 milliards d'euros, l'argent métal 25 milliards d'euros, le platine et le palladium réunis 22 milliards d'euros, le rhodium culmine à 16 milliards d'euros. C'est un micro-marché qui ne devrait pas être le terrain de jeu des investisseurs, tant il est fruste et industriel. Sa production, comme celle du platine et du palladium, était entravée en 2020 par deux phénomènes. D'une part, la pandémie qui a freiné le travail des mines, d'autre part, l'arrêt temporaire de la raffinerie du leader mondial sud-africain.

L'un dans l'autre, l'offre minière baissait de 30 %. Simultanément, la consommation se réduisait à cause de la Covid-19, mais que de 15 %. Un déficit se creusait.

Des prix multipliés par 10

En conséquence, depuis 2019, les prix ont été multipliés par 10, ce qui n'a rien d'extraordinaire. Ce métal reste prisonnier de sa mono-consommation, les pots catalytiques des automobiles à essence et diesel. Or, depuis 40 ans, celle-ci connaît chaque décennie une crise rythmée par des réglementations anti-polluantes plus strictes qui imposent davantage de rhodium par voiture.

Toutefois, la spéculation est freinée en 2021. D'une part, l'usine d'affinage du leader mondial reprend du service et produira plus de rhodium. D'autre part, contrairement aux infox de la fake-news des « métaux rares », les voitures 100 % électriques, dont le succès ne cesse de grandir, ne consomment pas de rhodium puisqu'elles ne sont pas équipées de pots catalytiques.

L'intérêt de l'or est aussi dans sa valeur intrinsèque industrielle et, côté investissement, le métal jaune n'est la dette de personne. Répéter cette phrase lentement et réfléchir longuement . Par les temps actuels, cela ne fait pas de mal.

Des non-querelles

La clarté de la situation de marché de ces deux métaux précieux tranche avec celle du Bitcoin. La querelle qui entoure ce dernier n'est pas une controverse à propos de son intermédiation gratuite alors que celle des monnaies classiques serait coûteuse  ; elle n'est pas celle des souverainetés monétaires, d'une indépendance qu'il offrirait vis-à-vis des autorités financières, de sa valeur intrinsèque, d'une protection qu'il donne contre l'inflation ou bien des risques financiers extrêmes  ; elle n'est pas une brouille autour de l'empreinte carbone de l'électricité utilisée pour fabriquer les crypto monnaies en comparaison de celle utilisée pour le papier monnaie ou les cartes de crédit ; elle n'oppose pas la taille infinie des marchés financiers, elle qui garantit profondeur et liquidité des échanges alors que la taille de marché du Bitcoin est finie à 21 millions d'unités, dont 18,6 millions ont déjà été émises, mais environ 25 % volées ou perdues à la suite de mots de passe ou de matériels informatiques égarés .

Cette querelle n'est donc pas non plus celle d'une hausse de sa demande, alors que sa production est figée et que les quantités réellement échangées sont faibles, car un nombre restreint de grandes mains — investisseurs institutionnels, Tesla, Microstrategy ou le fondateur de Bitcoin — concentrent de fortes positions longues ; elle n'est pas plus celle d'une vertigineuse hausse de son cours liée à un effet de mode alors que rien n'empêche d'émettre d'autres crypto monnaies avec les mêmes algorithmes, les mêmes usages et les mêmes règles  ; elle n'est donc pas celle de l'illiquidité du marché du Bitcoin qui prohibe son usage dans les paiements de consommation courante, comme l'indique le nombre quasi nul des transactions sur le réseau Visa qui pourtant accepte la crypto monnaie  ; elle n'est pas celle du risque de contrepartie lié au blanchiment ou à la non-traçabilité du cyber racket qui demande à l'hôpital de Dax le paiement d'une rançon en Bitcoin pour cesser son ignoble attaque informatique  ; elle n'est enfin pas celle de la grande volatilité du Bitcoin qui est habituellement la caractéristique de marchés fragiles.

Le problème, c'est l'amour de la technique

Le problème est plus profond, c'est celui de l'amour : les investisseurs dans le Bitcoin sont de grands amoureux de la technique.

Ils aiment les nouvelles technologies. Pour eux, qui sont à la fois technophiles et investisseurs, le Bitcoin est la marque d'un culte, d'une croyance, d'une foi, il les rend heureux, et la hausse de la valeur de leur Graal démontre qu'ils sont plus puissants et plus nombreux que par le passé. La religion a gagné des fidèles. Leur cheminement est une sorte de continuation de la longue marche scientifique de l'humanité : de l'âge de pierre, du fer, de la vapeur, de l'électricité solaire, éolienne, nucléaire, de l'hydrogène et demain d'une monnaie numérique sans attache.

La querelle du Bitcoin n'est donc qu'une opposition frontale entre la Tech et l'économie. Les économistes qui ne peuvent mettre la passion, les sentiments ou l'amour en équation voient dans ces crypto monnaies un mauvais outil, une mauvaise croyance qu'ils couvrent de tous les péchés financiers rencontrés dans le passé, et ils n'ont pas tort, car enfin, à quoi le Bitcoin est-il utile ?

À rien jusqu'à récemment, puisque Tesla vient juste d'accepter la crypto monnaie pour payer ses voitures. Elles coûtent entre un et trois Bitcoins... et la marque rendra la monnaie en crypto monnaie. L'or ou le rhodium mais également l'argent métal, le platine ou le palladium ne sont pas des moyens de paiement acceptés. Le pétrole non plus, cela serait un comble.

Métaux précieux et Bitcoin n'ont donc rien de commun. Les premiers sont tangibles le second est un culte. C'était une erreur de les attacher ensemble aux « gens de n'importe où ».

Il me semble d'ailleurs que les investisseurs en or, rhodium, platine ou palladium sont plutôt les adeptes d'une troisième voie, « des gens de nulle part » dont la principale focale est la gestion du temps long, tandis que les « bitcoinniens » sont des « anywhere », mais des « gens de n'importe où » particuliers.

La conquête spatiale devenue une affaire privée

En effet, ils envisagent que les crypto monnaies s'imposeront dans leurs prochaines quêtes scientifiques, notamment dans la conquête spatiale devenue une affaire privée qui catalysera tout le meilleur de la Tech, y compris une crypto monnaie à usage non terrestre. Là, dans l'espace, « ces gens de n'importe où » seront éloignés des souverainetés monétaires terriennes, des marchés, des valeurs intrinsèques, de l'inflation... et le Bitcoin, ou son successeur, y trouverait toutes les justifications et les qualités que notre époque lui refuse.

Est-ce la seule explication rationnelle de l'existence des crypto monnaies libres, c'est dire détachées d'enseignes telles que Facebook ou Amazon ? Un outil créé sur Terre, mais pour une autre forme de civilisation. Inutile dans le moment présent, « les gens de n'importe où » lui font subir une phase de test pour une utilisation future. Elle se déroule ici et maintenant en parallèle de l'existence des monnaies souveraines prisées par « le peuple de quelque part » et engendre l'incompréhension de leurs économistes. C'est bien normal, cette monnaie n'est destinée ni à leurs modèles ni à l'économie réelle puisque c'est une expérience pour un ailleurs, voire pour une autre planète, peut-être Mars.

C'est pourquoi le vrai enjeu du Bitcoin n'est pas de servir à l'achat de voitures, mais juste de savoir si l'on croit à la conquête de Mars, et si l'on veut en être, ou pas.

________

(*) Didier Julienne anime un blog sur les problématiques industrielles et géopolitiques liées aux marchés des métaux. Il est aussi auteur sur LaTribune.fr.

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Commentaires
a écrit le 13/02/2021 à 9:45 :
La nature en souffre beaucoup moins dans notre système consumériste qui épuise les ressources naturelles il vaut mieux en quelque sorte deux tu l'auras que un tiens.
a écrit le 13/02/2021 à 8:00 :
En parlant de bitcoin :

Depuis le début du mois de janvier, des dizaines de villes en Iran font face à des coupures d’électricité massives et régulières. Le ministre de l’Énergie, Reza Ardekanian, a concédé que ces coupures pouvaient être provoquées par les "fermes à bitcoins". Ce qu’il n’a pas révélé en revanche, c’est que la majeure partie de ces fermes appartiennent en Iran à des compagnies chinoises qui cachent autant qu'elles le peuvent leur présence.

En début d'année, plusieurs villes d'Iran ont été touchées par des coupures de courant aléatoires. Cette photo a par exemple été prise à Téhéran le 14 janvier. "Voici Téhéran, la capitale d'un pays ayant les ressources naturelles les plus riches sur Terre, et qui subit des coupures d'électricité.
Un officiel de la province du Kerman a mentionné, le 8 janvier 2021, l'existence d'une ferme à bitcoins près de la ville de Rafsanjan qui consommerait d'énormes quantités d'électricité, laissant les habitants dans le noir une fois la nuit tombée. Selon les autorités, cette ferme serait la plus grande infrastructure légale de ce type en Iran.Le bitcoin est une monnaie virtuelle, dont la valeur est en pleine expansion. Un bitcoin s'échange aujourd'hui pour un peu plus de 27 000 euros, mais sa production est coûteuse en énergie : il faut des milliers d'ordinateurs, des systèmes de refroidissement regroupés dans des centres appelés "fermes à bitcoins".

Dans cette situation, les pays où l'implantation de "fermes à bitcoins" est la plus rentable sont ceux où l'électricité est à la fois produite en abondance et à bas coût, ce qui est le cas de l'Iran. Dans le secteur industriel, un kilowatt d'électricité produit en Allemagne coûte ainsi 0,15 euros, contre 0,018 euros en Iran.
Les autorités iraniennes ont affirmé vendre l'électricité à la "ferme à bitcoin" chinoise de Rafsanjan 10 fois plus cher, mais l'entreprise concernée affirme sur son site bénéficier de tarifs très avantageux : 0,022 euros par kilowatt par heure.
Réponse de le 14/02/2021 à 15:53 :
27 000 € / btc???
J'achète direct !
On est à 40 000 €!
a écrit le 13/02/2021 à 2:07 :
Bel article, tres bien ecrit. Je vous conseille néanmoins de rester dans votre domaine de compétence qui semble plutôt être l'économie des metaux. Cet article fait complètement abstraction de toute l'écosystème crypto, aveuglé par le bitcoin qui n'est que pionnier dans le domaine. Un petit peu comme au début de l'internet ou certains (surtout les anciens) n'en comprenait pas l'intérêt.
On en reparle dans 5 ans ;-)
a écrit le 12/02/2021 à 22:02 :
Article intéressant en ce qu'il apporte une approche presque novatrice et en tous cas rafraîchissante. Question : lorsque l'on détient de l'or, de l'argent et du bitcoin (et le moins possible de cash) , est-on anywhere, somewhere ... ou nowhere ?
a écrit le 12/02/2021 à 21:28 :
Bonsoir,
Votre commentaire est hors sujet....
La blockchain et le bitcoin sont 2 choses différentes. Oui, bitcoin repose sur une blockchain , mais il existe d'autres blockchain.... au passage il ne s'agit que d'une table de registre plus ou moins distribuées qui existe depuis plus longtemps que le bitcoin.
Je précise, je n'ai rien contre bitcoin par contre son envolée actuelle est irrationnelle, je rejoins l'auteur de l'article, il s'agit d'un culte .....
a écrit le 12/02/2021 à 19:16 :
"car enfin, à quoi le Bitcoin est-il utile ?" voilà une remarque assez caractéristique d'un assez grand nombre de personnes, plus ou moins expertes en économie. Car ce n'est pas tant le Bitcoin dont l'utilité est à interroger mais la blockchain, la technologie derrière cet actif numérique. Méconnaître l'utilité de la blockchain c'est rendre toute analyse au sujet de la valeur du Bitcoin et des autres chaînes de bloques sans intérêt. C'est un peu comme d'interroger la valeur du rail alors que le cheval fait très bien le boulot. Ou interroger le courriel alors que la bonne lettre papier au moins, elle existe, elle. Alors oui, en effet, la blockchain adresse aujourd'hui une population plutôt technophile, tout comme le traitement de texte en son temps. Lors de votre prochain billet peut-être devriez-vous interroger les questions suivantes : qu'est-ce que la blockchain ? Comment cette technologie peut-elle transformer la gouvernance de projets industriels, d'entreprises, d'Etats? Qu'apportent les contrats intelligents que cette chaîne technologique portent en elle ? En quoi la valeur d'un jeton peut-elle être comparée à celle d'une action ? Quelle est la portée industrielle de la blockchain ? Quelle effet cette technologie a-t-elle dans la possibilité de lutter contre la corruption ? Il y a beaucoup plus à en dire qu'il n'y paraît. Ne voir que son aspect spéculatif c'est ne regarder que la pointe de l'iceberg. Enfin, ce n'est que mon avis.
Réponse de le 12/02/2021 à 22:08 :
Je comprends votre point de vue qui me paraît correct mais, à moins que je ne me trompe, je n'ai pas vraiment compris cet article comme étant à charge contre le bitcoin. J'interprète sa conclusion comme "les partisans du bitcoin sont des rêveurs mais des rêveurs qui auront peut-être un jour raison". C'est en tous cas comme cela que me plais à l'interpréter ;-)

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