Cinq ans après la Révolution, l'économie de la Tunisie toujours victime de la politique

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Radhi Meddeb, économiste et PDG fondateur du groupe Comete Engineering (Tunis)
Radhi Meddeb, économiste et PDG fondateur du groupe Comete Engineering (Tunis) (Crédits : Alfred Mignot)
Économiste et PDG fondateur du groupe Comete Engineering (Tunis), ancien président de l'Ipemed (Institut de prospective économique du monde méditerranéen, Paris), Radhi Meddeb* nous livre ici une analyse experte des cinq dernières années tunisiennes, et sa vision opérationnelle pour enclencher une croissance nécessairement vertueuse et inclusive. Une ambition qui ne pourra se réaliser sans un engagement total de l'Europe, qui reste le partenaire de référence, et donc le co-responsable de l'avenir du pays.

La Tunisie a commémoré ces dernières semaines deux anniversaires fortement symboliques : d'abord celui des cinq ans de sa révolution pacifique, ensuite celui des soixante ans de son indépendance. Face à de telles échéances les citoyens tunisiens se posent légitimement une question aux multiples facettes : qu'avons-nous fait du temps passé? où en sommes-nous? où allons-nous?

La révolution tunisienne est née sur la base de trois revendications majeures longtemps non satisfaites. Dans son premier rapport sur le développement humain dans le monde arabe, publié en 2002, le Programme des Nations Unies pour le Développement pointait déjà, malgré de multiples avancées dans les domaines de l'éducation, de la santé, de la disponibilité des infrastructures et des services publics urbains, trois insuffisances notoires, largement partagées par l'ensemble des pays arabes. Ce sont ces mêmes insuffisances qui étaient derrière les fortes revendications des jeunes descendus dans la rue en 2011.

« Ils réclamaient la liberté, la dignité et l'emploi »

Il s'agissait d'une exigence de plus de libertés, liberté d'expression, de réunion, d'opinion, d'organisation et de manifestation, d'une exigence de meilleures conditions sociales et enfin d'une exigence de plus grandes opportunités économiques.

Telles étaient les graines ensemencées par les jeunes et les moins jeunes qui étaient d'abord descendus dans les rues des bourgades du centre ouest de la Tunisie, avant  d'entraîner les classes moyennes urbaines. Leurs slogans étaient simples. Ils réclamaient la liberté, la dignité et l'emploi. Ils étaient spontanés, sans encadrement politique ni référentiel idéologique.

Cinq ans plus tard, que sont devenus leurs rêves, leurs revendications et leurs espérances ?

La transition politique et le consensus

D'immenses progrès ont été réalisés en Tunisie sur les cinq dernières années en matière de transition politique. La société civile a joué un rôle majeur dans la préservation des acquis sociétaux ayant toujours fait de la Tunisie une exception positive, avec notamment le code du Statut personnel et de la Famille, que plusieurs parties tunisiennes et étrangères rêvaient de mettre en pièces.

Le statut de la femme et son égalité juridique avec l'homme, l'interdiction de la polygamie, la non inscription de la chariaa dans la constitution ont fait l'objet de débats houleux et de coups de butoir à répétition. Seule la société civile, fortement attachée aux idées de progrès, a pu faire fléchir, par sa mobilisation permanente et ses dénonciations de toute velléité  de recul, une majorité conservatrice au sein de la Constituante. Des tentatives de débordement par le crime organisé et la violence extrême ont cherché à plusieurs reprises à plonger le pays dans le chaos afin de favoriser un passage en force de sa salafisation.

Le coup d'État militaire en Égypte, à la fin juin 2013, la crainte de la contagion, mais aussi le blocage du pays dès juillet 2013, à la suite d'un deuxième assassinat politique d'un député du Front Populaire, et la très forte mobilisation de la société civile et de l'opposition libérale et moderniste au cours de tout l'été 2013, ont fini par avoir gain de cause de la permanente revendication, par les représentants de la Troïka, alors au pouvoir, de la « légitimité des urnes et de la souveraineté de l'assemblée ».

Un processus inédit de dialogue national a alors été initié sous l'égide de quatre organisations nationales, ce qui aura permis d'accélérer l'adoption consensuelle d'une Constitution saluée par le monde pour sa modernité, et de mettre en place un gouvernement de technocrates ayant pour mission d'organiser, dans des délais restreints, les élections présidentielle et législatives marquant le passage à la Seconde République.

L'absence de transition économique, la dégradation de la situation

La période de transition politique a été caractérisée par une forte contestation sociale, des grèves à répétition, une remise en cause de l'ordre passé avec ses injustices, ses discriminations et ses turpitudes, tout cela face à des pouvoirs politiques faibles car longtemps sans légitimité institutionnelle. La constitution antérieure avait été suspendue dès février 2011 et les pouvoirs en place géraient les affaires courantes dans le cadre d'un consensus aux règles non écrites mais tacitement partagées par une espèce de sagesse de l'ensemble de la classe politique.

L'écheveau était fragile mais, miraculeusement a tenu jusqu'aux élections de la constituante d'octobre 2011. Élue pour écrire une constitution, la constituante s'est auto-proclamée Assemblée Nationale Constituante, s'attribuant ainsi une mission - celle de légiférer - que les électeurs n'étaient pas censés lui avoir donnée par leur vote. Elle s'est dotée également d'une constitution provisoire dite Petite Constitution, qui aura permis de jeter les bases d'un nouveau système institutionnel. Elle était toutefois explicitement élue pour un an et aura finalement mis plus de trois ans pour terminer la rédaction et l'adoption de la nouvelle constitution, générant dès la fin de sa première année le mécontentement de tous ceux insuffisamment représentés dans l'hémicycle, mais aussi d'une importante composante de la société civile irritée par les infinies tergiversations des débats sur l'identité, des tentatives de remise en cause des acquis de la modernité tunisienne, ainsi que de ce que certains qualifiaient de putsch de la constituante contre le vote populaire, à la fois en termes de mission et de longévité.

Une croissance autour de 1,5 % par an et une inflation de 5 % l'an

Dans ce contexte d'une extrême fragilité, qui a failli basculer, à de multiples reprises, dans l'anarchie et le vide institutionnel, la réponse des politiques aux exigences économiques et sociales a relevé systématiquement du traitement social, souvent coûteux et inadapté. Les bas de laine laissés par l'ancien régime, produits non consommés de la privatisation de Tunisie Télécom, déficit budgétaire limité à 1%, endettement et service de la dette largement réduits depuis une dizaine d'années, ont été vite consommés, les réserves de la Banque Centrale ont été distribués en dividendes exceptionnels à l'État. Tout cela n'aura pas suffi et la Tunisie a repris le chemin d'un endettement accéléré et l'installation d'un multiple déficit : budgétaire, de la balance commerciale, de la balance des paiements, des entreprises publiques, des caisses sociales...

Les données socio-économiques mais aussi macroéconomiques se sont toutes dégradées sur les cinq dernières années. Le quotidien des populations s'est compliqué, le pouvoir d'achat s'est érodé avec une croissance atone, autour de 1,5% par an en moyenne et une inflation de 5% l'an sur les cinq dernières années. Le chômage est passé de 13% en 2011 à plus de 18% à fin 2012 et n'a dû son repli relatif, pour se stabiliser au-dessus de 15,5%, qu'à des recrutements massifs dans l'administration et les entreprises publiques.

Le déficit budgétaire est passé de moins de 1% en 2010 à 4,8% en 2015 après avoir culminé à plus de 7% en 2013. La masse salariale de la fonction publique a accaparé une part importante du budget de fonctionnement de l'État, passant de 41% en 2010 à plus de 50% actuellement. Elle représente plus de 13% du PIB.

La part du budget d'investissement public passe dans la même période de 24 % à moins de 14% du total du budget. L'investissement global, rapporté au PIB, passe de 24% à moins de 15%. L'épargne passe de 21% à 13%.

Pendant ce temps là, la couverture des importations par les exportations se dégrade, passant de 80% à moins de 70% et l'endettement public bondit de 40 % à 52%, avec une structure de plus en plus étrangère de la dette générant un risque de change élevé. La parité du dinar par rapport aux principales monnaies étrangères s'érode sérieusement. À titre d'exemple, le glissement du dinar par rapport au dollar américain affiche une moyenne annuelle de 7,5% entre 2010 et 2015.

Du recul de la bonne gouvernance aux exigences de rupture

Un rapport publié par la Banque Mondiale en 2008 portant sur l'ensemble de la region MENA était intitulé: "MENA Region: how to move from privilege to competition". À lui seul, ce titre résumait une grande partie de l'économie politique des pays de la région MENA d'alors. Partout, les richesses s'y sont développées sur les cinquante dernières années essentiellement sur des situations de rente, de privilèges et de proximité du pouvoir. Les régimes en place se sont toujours servis et ont servi « les copains et les coquins ». Les protections des situations de rente sont la règle et la concurrence est l'exception. Les coûts d'accès au marché de nouveaux entrants sont prohibitifs, et les rigidités des économies sont nombreuses et paralysantes.

En Tunisie, les politiques ont cru un moment qu'il suffisait de lutter contre la corruption et les turpitudes de l'ancien régime pour que la croissance se relève à des niveaux compatibles avec les besoins de la population et son bien être. Non seulement, cela ne s'est pas produit, mais la bonne gouvernance a reculé.

Un rapport publié en juin 2012 et établi conjointement par la Banque Africaine de Développement et le gouvernement tunisien, établissait que le potentiel de croissance de l'économie tunisienne s'établissait alors à moins de 5% l'an, niveau strictement insuffisant pour lutter efficacement contre les maux qui avaient engendré la révolution de 2010-2011, à savoir, le chômage, les inégalités régionales, la pauvreté, l'exclusion et les multiples discriminations.

La « chronique annoncée » de l'aggravation du chômage

Sur la décennie 2000-2010, la croissance moyenne en Tunisie a été de 5% pour les cinq premières années, et de 4% pour les cinq suivantes. À l'échelle mondiale, ces niveaux sont considérés comme élevés. En Tunisie, ils ont été strictement insuffisants pour faire face à la demande additionnelle d'emplois et éviter que le chômage ne s'approfondisse. Le modèle de développement qui était en place, et qui était fondé sur la sous-traitance et les avantages comparatifs de la proximité géographique et des faibles coûts de la main-d'oeuvre, ne permettait pas de créer plus de 15 000 emplois nouveaux par point de croissance.

À 4%, la croissance permettait donc de créer 60 000 emplois par an pour une demande additionnelle annuelle 50% plus élevée, soit 90 000 primo-demandeurs par an. Nous étions donc face à une chronique annoncée d'approfondissement du chômage d'un minimum de 30 000 personnes par an. Pire encore, la structure de l'emploi dans le secteur privé en Tunisie présente un taux d'encadrement inférieur à 10 %, autant dire que sur les 60 000 emplois créés annuellement, seuls moins de 6 000 pouvaient répondre à la demande de diplômés de l'enseignement supérieur. Or, sur les 90 000 primo-demandeurs, pas moins de 70 000 étaient porteurs d'un diplôme universitaire. Le système était donc, non seulement, générateur d'un chômage de plus en plus important, mais aussi source de multiples frustrations.

De multiples ruptures sont incontournables pour permettre à l'économie tunisienne de créer plus d'emplois, mais surtout de se positionner sur des emplois de plus grande valeur ajoutée, en rapport avec les niveaux de qualification de ses jeunes et en ligne avec leurs aspirations. Ces ruptures doivent permettre de dépasser toutes les rigidités de l'économie et de la société tunisienne. Elles doivent permettre un accès plus aisé au marché à de multiples nouveaux entrants. Les situations de rente doivent être bousculées, les protections inutiles abandonnées et les rigidités réduites.

Nouveaux défis, nouvelles urgences

À ces défis anciens, multiples et complexes de la nécessaire lutte contre les situations de rentes, les rigidités, les inégalités et les exclusions, se sont rajoutés depuis 2011 de nouveaux défis, compliquant encore plus la situation.

  • L'économie informelle, estimée aujourd'hui à plus de 50% de l'économie globale. Elle a toujours existé, mais était longtemps considérée comme une soupape de sécurité face à l'incapacité de l'État à impulser le développement et la création d'emplois. Depuis la révolution, face à la faiblesse de l'État et à son indigence, elle a pris des proportions spectaculaires. Elle procure certes des revenus modestes à des franges entières de la population, mais les maintient dans un état de précarité prononcé, à l'écart de toute protection sociale, de retraite et de couverture sanitaire. Son extension constitue une concurrence déloyale pour l'économie formelle, un manque à gagner pour le budget de l'État et une menace pour la santé et la sécurité des populations. La réduction de cette économie informelle à des niveaux plus modestes est une nécessité. Elle passera surtout par une formalisation de ses composantes les plus vulnérables et une lutte sans merci contre ses têtes de réseaux mafieuses.

  • La contrebande, jadis limitée aux régions frontalières ou encore réservée à quelques barons de l'ancien régime, s'est, depuis 2011, largement développée et étendue territorialement. Ses produits, y compris les hydrocarbures et le tabac, étaient historiquement accessibles dans les seules régions frontalières. Aujourd'hui, ils sont disponibles partout, y compris dans les grandes villes, au vu et au su des différents services de contrôle. Des études récentes de la Banque Mondiale estiment le manque à gagner fiscal pour l'État, à minima à 2 milliards de dinars par an, soit 7% du budget ou encore 2,5% du PIB. Le tabac, à lui seul, représente 30% du total du manque à gagner et le gasoil 15%. Il est démontré aujourd'hui que les réseaux de la contrebande ne sont pas sans rapport avec ceux du crime organisé et du terrorisme.

- La corruption s'est beaucoup démocratisée depuis 2011. Elle est rampante et diffuse. Une instance nationale est dédiée à la lutte contre la corruption. Un ministère récemment créé la voit clairement énoncée dans sa dénomination et dans ses prérogatives, mais le mal est plus profond. Il ressemble de plus en plus à un cancer qui ronge le corps social et porte atteinte à sa cohésion.

- Le terrorisme et la montée de l'extrémisme. Deux facteurs y ont contribué fortement : d'abord, le désordre installé en Libye après le renversement violent du régime de Kadhafi et la prolifération d'armes de toute nature qui s'en est suivie dans un pays sans État, mais aussi la gestion laxiste, sinon bienveillante, des deux gouvernements de la Troïka, en 2012 et 2013, face à la montée du salafisme et de l'extrémisme violent.

Les obstacles au changement, l'impossible consensus économique et social

Aujourd'hui, la reprise économique s'éloigne. La classe politique se prend à rêver de niveaux de croissance proches de ceux réalisés du temps du régime déchu! Pourtant, les différents partis politiques nous avaient promis, en guise de programmes électoraux en 2014, de multiples réformes.

Nombreux étaient ceux qui prédisaient que ces réformes seraient « douloureuses ». Elles tardent à se mettre en place. Celles prétendument engagées, comme la loi sur le partenariat public-privé ou le projet de code des investissements, ou encore la loi sur les énergies renouvelables, sont vidées de leur contenu, à coup de compromis et de conciliations, prenant en compte les oppositions catégorielles ou idéologiques des uns et des autres. Elles seront longues à mettre en œuvre, car leurs multiples décrets d'application n'ont toujours pas vu le jour. En privilégiant l'efficacité à l'inclusion, certaines d'entr'elles compliqueront, encore plus, une possible sortie de la crise.

Face à de telles inerties, quatre questions se posent : faut-il nécessairement réformer ? Qu'est-ce que la réforme ? Quels protagonistes de la réforme ? Comment réformer?

La réforme résulte d'un constat de blocages et de rigidités qui empêchent l'économie de produire plus de richesses à un instant donné. Toute réforme a pour vocation de modifier les règles du jeu dans le processus de production des richesses et ensuite dans le processus de leur distribution.

La modification des règles du jeu passe généralement par l'ouverture du processus de production à de nouveaux intervenants et l'abaissement du coût de leur accès au marché, que cela soit en termes de simplification des procédures, de levée des obstacles ou encore de démantèlement de situations de rente.

Les anciens acteurs se sentent donc bousculés dans leurs positions. Naturellement, ils cherchent à préserver leurs privilèges et à s'opposer à l'entrée de nouveaux acteurs. Ils se rendent compte des risques qu'ils encourent, ils sont généralement puissants financièrement, connectés politiquement, ont accès aux médias.

En face, les bénéficiaires potentiels des changements des règles du jeu sont sceptiques, pas convaincus de pouvoir bénéficier de ces changements. Ils sont nombreux et les gains potentiels sont donc faibles. Ils ne sont connectés ni politiquement, ni médiatiquement. Le combat est inégal et la mobilisation de ces nouveaux entrants est hypothétique, alors que celle des perdants est forte.

La réforme passe donc par un exercice pédagogique important, la mobilisation des bénéficiaires potentiels et le réconfort aux perdants, y compris leur accompagnement pour leur éventuel repositionnement stratégique. Les quelques velléités de réforme entreprises sur les derniers mois se sont heurtées à des résistances fortes, que cela ait été dans le domaine de la lutte contre la contrebande, de la fraude fiscale ou de la lutte contre le blanchiment d'argent. Les intérêts en jeu sont colossaux et les résistances seront aux mêmes niveaux.

Une croissance nécessairement vertueuse et inclusive

Dans cet environnement complexe et encore instable, il est essentiel pour la Tunisie de trouver sa voie vers une croissance vertueuse et inclusive. Cela est possible à condition que le maître-mot de l'action publique soit l'inclusion.

  • L'inclusion doit être financière en donnant la possibilité à des centaines de milliers de Tunisiens de disposer de comptes bancaires ou postaux. Aujourd'hui, le taux de bancarisation des plus de 15 ans est à peine de 52 %. Près d'un Tunisien sur deux ne dispose ni d'un compte bancaire ni d'un compte postal, sans compter qu'une part importante des comptes existants ne sert qu'à recevoir un salaire. À peine alimentés, ils sont débités et ne créent pas de relation effective entre le titulaire du compte et son banquier. Plus grave encore, ce taux faible est resté quasiment stagnant sur les trente dernières années. La microfinance pourrait contribuer grandement à relever ce défi. Des exemples nous viennent de pays comme le Kenya, où la conjonction de la microfinance et du mobile banking aura permis en l'espace de quatre ans, entre 2011 et 2015, de relever le taux de bancarisation de la population adulte de 42 % à 75 %.

  • L'inclusion doit être économique en donnant la possibilité à chaque porteur de projet de pouvoir réaliser son rêve et d'être une véritable partie prenante au processus de création de richesses et de valeur. À travers l'école de la deuxième chance, une initiative majeure de formation pour la reconversion, nous pourrions, moyennant des compléments mineurs, donner des compétences opérationnelles, et en rapport avec les exigences du marché, à des dizaines de milliers de nos jeunes diplômés à la recherche de leur premier emploi. Ce faisant, l'inclusion économique intègrerait une partie significative de l'économie informelle dans l'économie légale. Elle supplanterait tous ceux qui instrumentalisent la misère des autres au service de leurs turpitudes.

  • L'inclusion doit être fiscale pour que chacun participe à ce devoir national et contribue, selon ses moyens, au financement des services publics mis à la disposition de tous. L'élargissement de l'assiette contribuerait à abaisser les taux, à redonner du pouvoir d'achat aux économiquement faibles et à réconcilier le tunisien avec la fiscalité.

  • L'inclusion doit être sociale, en favorisant l'émergence d'une véritable économie sociale et solidaire et la participation de tous à la prise en charge et à la gestion de leur quotidien.

  • L'inclusion doit permettre l'épanouissement de tous en donnant à chacun la possibilité d'accéder à la pratique de l'art, de la culture ou du sport et de pouvoir bénéficier d'un accompagnement spécifique de nature à permettre l'éclosion des vocations.

  • L'inclusion doit enfin être politique en accélérant le processus de décentralisation administrative et en favorisant la participation des citoyens à la gestion de leurs affaires.

Les réformes, incontournables pour lever le plafond de verre qui pèse sur l'économie tunisienne, doivent être portées par cette préoccupation majeure de la nécessaire inclusion.

Un nouveau logiciel avec l'Europe : « Soyons solidaires, lucides et courageux »

La paix, la sécurité et le développement inclusif en Tunisie sont un bien public global. Leur prise en charge ne peut plus, en aucun cas, relever de la responsabilité de la seule Tunisie.

L'offre faite par l'Europe à la Tunisie, celle d'un Accord de libre-échange complet et approfondi (ALECA) est importante. Elle traduit le statut de partenaire privilégié octroyé à la Tunisie depuis novembre 2012. Toutefois, face aux multiples bouleversements que connaît la région, elle paraît de moins en moins adaptée. Les nouveaux défis auxquels fait face la région nous imposent à tous, aujourd'hui, plus d'engagement, plus de détermination et plus de solidarité.

Prenons ce qui nous est proposé, mais avançons avec discernement. La Tunisie n'a pas d'autre alternative crédible que de s'engager dans cet accord, mais l'Europe a l'obligation morale et politique de l'y aider en acceptant de lever toutes les barrières non tarifaires, y compris la libre circulation des professionnels et des étudiants, mais aussi toutes les certifications qui ne sont là que pour faire barrage aux produits et services non communautaires. Elle devrait l'aider également dans une véritable mise à niveau de son agriculture en termes de vulgarisation, de formation et d'acclimatation aux normes européennes, lui permettre un accès total aux fonds structurels pour l'aménagement du territoire, la recherche scientifique et l'innovation, et enfin l'accès de ses étudiants au programme d'échange Erasmus.

Ensemble, Tunisiens et Européens, soyons solidaires, lucides et courageux. Les nouvelles fractures géopolitiques font planer, sur l'ensemble de la région, une menace globale d'extrémisme, de violence radicale et d'obscurantisme. Le libre-échange n'est plus ni suffisant ni adapté. Il faut passer à une démarche globale et structurante, mettre en place au profit de la Tunisie, dernier espoir régional, un plan Marshall dont on a tant parlé et pour lequel on n'a rien fait.

La Tunisie a besoin, sur les dix prochaines années, de créer 1,5 million d'emplois et de mettre ses infrastructures au niveau européen. Ce serait là, une voie royale pour immuniser la Tunisie contre l'extrémisme et la violence, et prémunir ses jeunes contre le désespoir.

Seule, la Tunisie n'y arrivera pas. Pour l'Europe, cela est possible, à une condition, la volonté politique portée par la vision et l'ambition. Scellons, avec courage, notre destin.

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* Radhi Meddeb - Polytechnicien, ingénieur des mines et économiste, Radhi Meddeb a fondé en 1986 le groupe Comete Engineering, dont il est le PDG. Il est aussi administrateur de la Banque tuniso-koweïtienne en Tunisie, et membre du Conseil d'administration de la Banque centrale de Tunisie.

Depuis 2011, il anime l'association tunisienne Action et Développement Solidaire, qui œuvre à l'identification d'un nouveau modèle de développement économique et social. Il fut aussi jusqu'à récemment le président d'Ipemed (Institut de prospective économique du monde méditerranéen, Paris).

Ce texte est la synthèse de la conférence donnée par Radhi Meddeb, le 30 mars 2016 à la Villa Méditerranée de Marseille, dans le cadre du cycle des « Mardis de l'économie », coorganisés en partenariat avec La Tribune.

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Commentaires
a écrit le 07/08/2016 à 18:31 :
Seul + d'eau peut changer la situation au mieux ! Avec seulement 410 m3/an/hab , on ne peut aller que vers le pire ! Le gap est abyssal pour atteindre le minimum vital = 2500 m3 / an /hab !
a écrit le 04/04/2016 à 21:57 :
Pleins de bonnes idees..comme d'habitude..mais sur terrain les choses peinent à se redresser..la Tunisie s'en sortira..c'est certain.
L'Europe peut parier sur cela.

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