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OpinionsGénération deuxième gauche

Jean Tirole, le moraliste qui veut votre bien

Photo de Pierre-Yves Cossé

Pierre-Yves Cossé

Publié le 21 juillet 2016 à 14:39 - Mis à jour le 21 juillet 2016 à 14:45

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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Avec ce tout-premier ouvrage dans sa langue maternelle, le Français Jean Tirole, prix Nobel d’économie 2014, défend sa vision tout en dressant un panorama des grands sujets actuels : économie numérique, chômage, "ubérisation", changement climatique, Europe, Etat, dette... Par Pierre-Yves Cossé, ancien commissaire au Plan.

Notre prix Nobel d'Economie, Jean Tirole, vient d'écrire 629 pages sur le "bien commun", la vision d'un économiste, qui reconnaît à la fois les vertus du marché et sa nécessaire régulation.

Comme il est précisé en page de couverture, le livre, "destiné à un large public", est rédigé en français, alors que tous les travaux qui lui ont valu le prix Nobel étaient en anglais. Cela pourrait expliquer l'abondance des néologismes ("réciproquer", "saillance"...).

Il s'agit plus d'une œuvre de vulgarisation, qui cherche à expliquer et convaincre, que d'une œuvre véritablement originale.

Comment définir le "bien commun" ?

La lecture du titre - "Economie du bien commun" - suscite un doute. Jean Tirole est-il vraiment parvenu à donner un contenu précis au concept de "bien commun" et d'intérêt général, débattu depuis Aristote ?

La réponse est donnée dans les premières pages. Le bien commun correspond à la recherche du bien-être, un bien-être collectif qui admet l'usage privé "mais pas l'abus de cet usage aux dépens des autres". Ce qui est appelé "biens communs" par les institutions internationales doit appartenir à la communauté.

"L'économie est au service du bien commun, elle a pour objet de rendre le monde meilleur. A cette fin, elle identifie les institutions et les politiques qui promouvront l'intérêt général."

Jean Tirole se définit comme un chercheur en économie et un moraliste. Il existe un bien commun et un seul, sans référence à celui qui le définit (le prince, l'expert, le peuple) et aux valeurs qui en délimitent le contenu (la liberté, la propriété privée, la justice et l'égalité). Dans son domaine, Jean Tirole détient la vérité, certes partielle, mais incontestable. Ses opposants ne seraient-ils pas des impies ?

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Un excellent spécialiste de la régulation des monopoles et oligopoles

Jean Tirole traite de toute l'économie, avec une préférence pour la microéconomie, qu'il considère comme mieux fondée et plus rigoureuse que la macroéconomie.

A la suite du regretté Jean-Jacques Laffont, il s'est spécialisé avec succès dans les analyses sectorielles et la régulation des marchés et il a élaboré des politiques à mettre en œuvre dans des secteurs monopolistiques ou oligopolistiques comme les transports, les télécommunications ou l'électricité.

Il propose d'ouvrir les marchés, de les faire surveiller par des autorités ad hoc, et de fixer des systèmes de tarification ou d'enchères. Il écarte l'idée d'un conflit entre service public et concurrence à condition que la puissance publique prévoie des dispositions protégeant les plus démunis et favorables à l'aménagement du territoire, en même temps qu'elle détermine les obligations de service universel. Ces politiques ont été mises en œuvre, souvent avec succès, à l'échelle européenne ou nationale - au moins partiellement, les détenteurs de rente veillant à leurs intérêts et faisant pression sur les politiques.

Le chapitre sur "l'innovation et la propriété intellectuelle" est de même qualité. Ce partisan de la concurrence, dont les mérites sont longuement décrits, n'est pas un dévot. Par exemple, il est partisan de la "coopétition" une combinaison de coopération et de concurrence, qu'il s'agisse de commercialiser ensemble des brevets ou de réduire le coût total de licences et brevets complémentaires. Qu'il s'agisse des logiciels libres, de l'accumulation des royalties ou des institutions de l'innovation, les mécanismes sont décrits avec une extrême précision.

Le "chemin du bon sens" pour répondre au défi climatique

Lorsqu'il s'agit de répondre au "défi climatique", l'approche par le marché est également féconde. "La priorité numéro un est un accord de principe sur l'établissement d'un prix universel du carbone compatible avec l'objectif d'une hausse des températures limitée à 1,5/2 degrés" et un contrôle indépendant. Pour les pays en développement, il faut prévoir des transferts financiers et une allocation de permis généreuse. Les entreprises disposeraient alors de la prévisibilité dont elles ont besoin pour leurs investissements à long terme.

Le prix Nobel est conscient qu'il sera fort difficile d'avancer sur ce qu'il appelle le "chemin du bon sens".

Des effets incertains du numérique sur l'emploi

Sur les "défis sociétaux"  de l'économie numérique, toutes les questions en suspens sont énoncées : "ubérisation", fin du salariat, place des robots, incidences sur l'assurance (sélection des risques). La prudence et la modestie dominent :

"Personne ne peut se risquer à des prédictions fines... Je me contenterai d'apporter quelques éléments de réflexion."

Il contourne la difficulté à propos d'une "disparition de l'emploi" engendrée par la numérisation: "Les prédictions alarmistes ne se sont jamais réalisées." La vraie question est celle des inégalités : "Existera-t-il suffisamment d'emplois rémunérés par des salaires que la société considérera comme décents?"

Un grand absent : l'Histoire

Les chapitres macroéconomiques sont moins convaincants, du fait d'une triple absence.

L'histoire n'apparaît pas, en dépit d'un éloge de la " transversalité" et des interdépendances entre les différentes disciplines des sciences humaines et sociales. Dans la démarche du chercheur, le rôle des mathématiques (modélisation théorique et validation empirique) est souligné avec raison, alors que le rôle de l'histoire est omis. Les rares notations historiques sont simplistes : "Les mécanismes centralisés des ressources (...) furent à l'origine de la Révolution française (...) ou de l'implosion des économies planifiées..."

L'économie est présentée en dehors de tout contexte historique. La théorie keynésienne est condamnée en raison de la stagflation des années 1970. Mais Keynes a écrit dans le contexte de la grande crise des années 1930. Aurait-il écrit la même chose quarante ans après ?

On savait que Tirole n'était pas Piketty et ici on le regrette.

Si le temps n'est pas complètement absent, la place qui lui est faite est réduite. Or, la contradiction entre "temps court" et "temps long" est à l'origine de nombreux désaccords entre micro-économistes et macro-économistes, en particulier dans ce qui est appelé "réformes structurelles". Le renforcement de mécanismes de marchés, bénéfique à moyen terme, peut avoir des effets dépressifs à court terme sur la demande suscitant un rejet, surtout à un point bas du cycle. Cette contradiction n'est pas analysée.

Pour un Etat arbitre et régulateur

Enfin, la théorie sous-jacente de l'Etat est exclusivement fonctionnelle. Ses insuffisances sont avant tout des "dysfonctionnements". Les rapports de force et les contradictions internes sont rarement pris en compte. Il est partisan d'un Etat arbitre et régulateur "prenant toutes ses responsabilités là où les marchés sont défaillants, pour créer une vraie égalité des chances, une concurrence saine, un système financier ne dépendant pas des renflouements d'argent public... une solidarité au niveau de la couverture santé (...) Dans son fonctionnement, il est preste et réactif".

Sa conviction est que "les réformes d'ampleur sont possibles, voire électoralement payantes". C'est une pétition de principe comme son appel au changement de mentalités des fonctionnaires.

Des solutions pour faire face au chômage

Il est urgent de "Vaincre le chômage". La réforme du contrat de travail  est le "pilier" d'une réforme globale des institutions et du marché du travail. Jean Tirole propose un "système de contrat unique avec des droits progressifs pour le salarié". Inspiré de la réforme de Matteo Renzi en Italie, le dispositif est "tout à fait compatible avec le besoin de contrats courts". Cela reste à démontrer.

Le second volet de la réforme est la mise en œuvre du "principe licencieur-payeur" au moyen d'un bonus-malus, qui responsabiliserait les entreprises. Pour que "l'entreprise internalise le coût total  quand elle licencie un salarié, le coût pour le salarié et le coût pour le système social, il faut lui faire payer une pénalité de licenciement, dont le produit ira au système public".

Il en résulterait une flexibilisation des licenciements aboutissant à "un meilleur emploi", à des procédures plus courtes et à une incertitude moindre pour l'employeur, ce qui serait favorable à la compétitivité et donc à une augmentation des emplois. Il en résulterait aussi un coût plus faible pour les finances publiques et l'assurance chômage, plus de CDD à indemniser et de "ruptures conventionnelles".

Parmi les "fausses solutions", la réduction de la durée du travail figure au premier rang. Le "sophisme de l'emploi en quantité fixe" est dénoncé.

Pourtant, ne sont mentionnées ni les enquêtes montrant une augmentation des emplois consécutive aux 35 heures ni la tendance à la baisse de la durée du travail dans la plupart des pays développés.

Alors que Jean Tirole est généralement prudent, il est ici affirmatif :

"Le chômage de masse et la dualité du marché du travail ne sont en rien inéluctables."

Certes. Mais les réformes proposées suffisent-elles ? Rien n'est dit sur la croissance. Comment croire que les entreprises recruteront, pour la seule raison que le marché du travail sera plus fluide et le licenciement plus aisé, en l'absence de demande et de marchés rentables ? Une réforme réussie accroîtrait le sentiment de confiance des  entrepreneurs et susciterait probablement des anticipations favorables. Cela ne veut pas dire qu'il ne faille pas faire ces réformes mais qu'une extrême prudence s'impose  dans l'évaluation de leurs effets sur le chômage, au moins à court terme. Le "temps" n'est pas un élément central de la pensée de Jean Tirole dans une réflexion à dominante macro-économique.

Il est une certitude que l'on peut partager avec l'auteur: la crise de l'emploi pourrait s'aggraver, notamment à cause du numérique qui "accroit la vitesse de transformation des emplois (...) rendant encore moins attractifs les très rigides CDI".

Un niveau optimal d'endettement difficile à identifier

Ceux qui suivent de près l'actualité européenne apprendront peu en lisant "L'Europe à la croisée des chemins", le dixième chapitre. Comme l'auteur, ils penseront que l'Europe "a besoin d'une vision à long terme" et de choisir entre deux options. La première est une "amélioration du traité de Maastricht" avec la "mise en place d'un conseil budgétaire hautement professionnel et indépendant, intervenant sur le déficit et non sur la manière de le réduire". La seconde, "plus ambitieuse, est celle du fédéralisme  impliquant un plus grand partage des risques", c'est-à-dire une souveraineté partagée, ce que les dirigeants européens ne semblent pas comprendre. Son préalable est "un accord sur un socle de lois communes", et le résultat serait des transferts entre régions riches et régions pauvres comme entre la Californie et l'Alabama.

Jean Tirole ne tranche pas entre les options mais l'union autour d'un idéal européen est de toute manière nécessaire de même que l'acceptation de perdre un peu de notre souveraineté.

Dans le même chapitre, le problème de la dette est évoqué avec une prudence à la Tirole:

"Il est difficile d'identifier de façon précise le niveau maximal d'endettement ... La dette souveraine et la dette privée doivent parfois être considérées comme un tout. La dette privée bancaire est en partie de la dette publique si les banques sont fragilisées."

Des taux d'intérêt bas qui perdurent ?

Les longs développements sur la finance et la crise financière de 2008 sont plutôt à classer dans le genre "cours d'économie pour des étudiants". Un cours clair et précis où sont définies de nombreuses notions comme l'intermédiation, les produits dérivés et leurs dérives, la titrisation, le rôle des marchés boursiers et leurs dysfonctionnements, ainsi que les différents modes de régulation.

L'environnement "post-crise" se caractérise par des taux d'intérêt bas. "Il est possible que les taux d'intérêt bas perdurent, auquel cas nos politiques macroéconomiques seront à reconsidérer sérieusement." Il n'est pas dit comment.

Le risque de crise n'est pas éliminé même si "les réformes faites par Bâle III semblent aller globalement dans le bon sens".

Jean Tirole, par sa connaissance intime des marchés et ses propositions concrètes contribue à l'amélioration du fonctionnement de nos économies, en particulier dans les secteurs où la concurrence était absente ou faible. Cet excellent président de Toulouse School of Economics est un pédagogue qui sait faire partager ses convictions et ses connaissances. Un "passeur", comme il l'écrit.

Est-il le maître dont les leçons conduisent au Bien Commun dans l'ordre économique ? Le lecteur tranchera.

Pierre-Yves Cossé

19 Juillet 2016

Pierre-Yves Cossé

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