Quels changements en Algérie ?

L'Algérie change... et ne change pas. État des lieux à l'occasion d'un colloque organisé par l'Ecole Supérieure de Commerce d'Alger. Par Pierre-Yves Cossé, ancien commissaire au Plan

12 mn

(Crédits : DR)

Koléa est une ville étagée sur les collines du Sahel, située à une quarantaine de kilomètres d'Alger. Ce qui reste de plus visible de la ville coloniale est, l'hôtel de ville-aujourd'hui siège de l'Assemblée Populaire communale- fraîchement repeinte en blanc et jaune- et l'école communale (1910) parfois visitée par des pieds noirs qui y ont usé leur fond de culotte. La ville grouille d'une population jeune et beaucoup de maisons ont été transformée pour faire place à de nouveaux habitants. On s'attend que l'école soit saturée et que deux vacations par jour soient nécessaires. Selon l'instituteur, c'était vrai il y a une dizaine d'années, les classes étaient de 45 élèves mais en 2015 il est un enseignant heureux avec une trentaine d'élèves par classe. La transition démographique- particulièrement rapide en Algérie- est passée par là, le taux de fécondité ayant chuté de 6 à 2,8 (2,1 en France)

Un nouveau pôle universitaire

Le pôle universitaire, à peine achevé, est située un peu plus bas sur la colline, sans grand lien, pour l'instant avec la ville traditionnelle. Pourquoi les autorités algériennes ont-elles choisi cette petite ville pour déconcentrer quatre instituts d'enseignement représentant 3000 élèves environ, dont l'École Supérieure de Commerce ? Les explications sont rares. Souci de décongestionner Alger où l'on circule fort mal ? Existence de terrains disponibles ? Désir de contrôle politique ? Ces raisons éventuelles n'ont pas suffi à convaincre les enseignants qui ont fait grève pour protester contre cette « déportation » Il est vrai qu'il n'existe guère de transports collectifs dans le Grand Alger et que beaucoup des professeurs doivent utiliser quotidiennement leurs voitures pour des trajets de plusieurs dizaines de kilomètres. La contrainte est réelle, les bouchons nombreux, même si l'autoroute de contournement d'Alger les a réduits.

Les étudiants de l'ESC, qui viennent de toute l'Algérie, paraissent satisfaits. Sont mis à leur disposition des locaux neufs, des moyens de travail adéquats (bibliothèque, ordinateurs, adresse électronique professionnelle pour chaque étudiant) et des équipements (résidences et restaurants universitaires). Le weekend, c'est-à-dire le vendredi et samedi, des bus peuvent les conduire à Alger. Ces étudiants correspondent en France à ce que nous appelons les « élèves des grandes écoles ». Après le bac, ils ont passé après deux ans de préparation un concours, jugé très difficile, qui leur a donné accès à une « grande école » Dans un pays pauvre, ils apparaissent relativement privilégiés : droits d'inscription faibles, bourses nombreuses, conditions de vie satisfaisantes. Beaucoup semblent appartenir à des milieux aisés.

L'Ecole Supérieure de Commerce (600 étudiants) ne renie pas ses origines : « un siècle de formation » est-il indiqué sur Internet. Elle a d'ailleurs gardé son siège social algérois pour la formation permanente. Sans grande prétention architecturale, le bâtiment couleur ocre a belle allure et offre de vastes espaces, le hall qui est un lieu de rencontre, de vastes amphis, aveugles selon les pratiques en usage. C'est dans le grand amphi que s'est tenu un colloque de deux jours, organisé selon les règles universitaires, sur la  "libéralisation financière et la croissance économique"  thème qui ne concernait qu'une partie des étudiants, auquel j'étais invité.

L'Algérie peut faire face aux chocs conjoncturels, grâce à ses réserves en devises

Cette rencontre avait comme premier objet de faire connaître la nouvelle école de l'establishment politico-financier algérois qui n'avait jamais mis les pieds dans ce nouveau pôle universitaire ; la séance solennelle ouverte par la prière d'un imam en civil fut suivie de communications d'un certain nombre de personnalités, dont le gouverneur de la Banque Nationale d'Algérie. L'évènement était d'importance car le gouverneur, en place depuis de nombreuses années, ne s'exprime publiquement que deux ou trois fois par an. Discours prudent, codé et optimiste selon la loi du genre : le système financier se modernise sagement et les réserves en devises permettent à l'Algérie, pays non endetté, de supporter des chocs conjoncturels.

 Des travaux quelque peu déconnectés de la réalité algérienne

L'existence d'un marché parallèle du dinar, illégal, vu et connu de tous, faisant apparaitre une forte dévaluation ne semble pas le préoccuper. Il est vrai qu'en Algérie la règle est qu'on ne soit pas en règle.
L'objet principal était la présentation du système financier algérien par des experts algériens travaillant dans des institutions britanniques et des doctorants venus d'universités algériennes expertes en la matière ( Bougie, Tizi Ouzou, Tlemcen) qui avaient lu les bons auteurs anglo-saxons et tentaient d'appliquer leurs modèles formalisés au cas algérien. Exposés relativement courts suivis à la fin de questions et de réponses ouvertes. Professeurs plutôt plus patients qu'en France, car ils acceptaient de prolonger les séances jusqu'à 14 h 30.

Les travaux, présentés à l'aide de Power Point étaient quelque peu déconnectés de la réalité algérienne. La transposition en Algérie de systèmes financiers sophistiqués, comme il en existe dans les pays du Nord, n'est pas à l'ordre du jour. La priorité, comme il a été dit en conclusion, est d'introduire de la concurrence dans le secteur bancaire, notamment à partir de banques privées, nationales ou étrangères (l'apport de la BNP et de la SG certes limité est jugé positif) et de mettre en place un système fiable de régulation et des indicateurs d'alerte rendant possibles les innovations financières. Cela dit, il ne suffira pas de diversifier les financements au profit des entreprises, pour que naissent et se développent des PME privées, tant les blocages de tous ordres étouffent l'initiative.

Étudiantes et Étudiants

Pour l'observateur étranger, l'élément le plus marquant est la domination quantitative et qualitative du genre féminin. Non seulement les étudiantes sont sensiblement plus nombreuses (40 % m'a-t-on dit) mais selon les professeurs elles sont plus actives et obtiennent de meilleurs résultats. Comme ces jeunes femmes n'auront que deux ou trois enfants, on ne voit pas ce qui les empêchera de prendre des postes de responsabilités. Tout au plus, les Islamistes, fort actifs, pourront ralentir le mouvement. Elles sont déjà présentes dans des secteurs comme la banque ou l'enseignement
Certes, la grande majorité porte le hijab et une jupe longue mais il faut être en France pour croire que l'habit fait le moine. Ces jeunes filles, la tête couverte ou la tête nue, sont pour la plupart coquettes, rouge à lèvres et yeux faits. L'on dit que les garçons préfèrent draguer les filles sans hijab et se marier avec des filles à tête couverte et qu'en conséquence les filles pressées de trouver un conjoint se la couvriraient.

Etudiantes et étudiants ont des dizaines ou des centaines d'amis sur Facebook. Leurs distractions : le chat et le téléchargement illégal mais non sanctionné. Les cinémas sont quasi inexistants en Algérie et le tourisme intérieur très limité faute d'équipements et pour des raisons de sécurité. Certains étudiants semblent peu curieux de leur pays ; selon le responsable du colloque, la moitié des étudiants ne sont jamais allés à Tipaza, distant de quelques dizaines de kilomètres en encore moins à Cherchell (l'antique Césarée). D'autres sont très frustrés et remarquent amèrement que beaucoup de Français connaissent mieux leur pays qu'eux. Le tourisme, c'est, outre la Tunisie, l'autre côté de la Méditerranée, dont la France, où beaucoup ont des correspondants. Contrairement à mon dernier séjour en 2009, je n'ai pas entendu de récriminations à propos des visas. La privatisation et l'informatisation des procédures auraient sensiblement amélioré le système, alors que la politique s'assouplissait (visas longs) Selon l'Ambassade, 70% des 280 000 demandes enregistrées en 2014 ont été acceptées. Les avions d'Air France et d'Air Algérie sont pleins (le cartel est sûrement rentable) et les conditions d'accueil à Roissy ne sont pas plus inconfortables que pour beaucoup d'autres vols.

Pourquoi l'Algérie n'a-t-elle pas décollé comme la Corée ?

Beaucoup ayant de la peine à se situer dans l'avenir, indiquent qu'à la sortie de l'école ils continueront leurs études et considèrent l'enseignement comme un débouché possible. D'autres voient leur carrière à l'étranger. Tous critiquent vivement le système politique et font des comparaisons avec d'autres pays. Pourquoi l'Algérie n'a-t-elle pas décollé comme la Corée ? Y a-t-il une fatalité ? Que peut répondre un Français sinon des propos convenus sur « les économies rentières » ?
L'observateur étranger s'interroge sur les connaissances linguistiques des élèves. Ils sont censés connaitre trois langues. En-effet, les exposés étaient présentés en arabe, en français ou en anglais. L'anglais est reconnu comme le point faible et une présentation faite dans cette langue a suscité quelques regrets d'étudiants ayant des difficultés de compréhension. Sur la qualité de l'arabe, je ne peux me prononcer. Sur celle du français, le débat est ouvert ; les enseignants se plaignent de la baisse du niveau et de l'incapacité à rédiger correctement. Certains vont même jusqu'à parler « d'analphabètes trilingues » Le niveau est probablement hétérogène, selon le niveau culturel des parents, les chaînes de télévision regardées, et la proximité d'un institut français.

Incidences de la crise de l'Europe

L'intervention qui m'était demandée était sans liens avec le thème du colloque. Le sujet « la crise de l'Europe et ses incidences sur le sud de la méditerranée » était quelque part entre l'économie, la politique et la prospective. Plutôt que de m'en tenir à un texte écrit un peu scolaire, je cherchai à faire réagir les élèves sur des thèmes sensibles.
J'insistai sur une valeur de l'Europe ayant pour moi un caractère universel : « l'avènement de l'individu de droit, c'est-à-dire la revendication irrépressible pour le libre choix de ses opinions, de son mode de vie, de ses relations personnelles et amoureuses...les ayatollahs sont en recul, de l'Iran à la Chine » Auprès d'un public jeune, le propos fait mouche.
Le diagnostic sur « la disparition des modèles à imiter, la nécessité pour le Sud d'inventer ses propres solutions et l'existence de raccourcis dans le processus de développement grâce à l'irruption de technologies nouvelles » semble avoir intéressé. En revanche, mon plaidoyer en faveur du numérique, qui compte tenu de la dimension du territoire peut avoir des effets d'entrainement considérables, est apparu bien éloigné des réalités algériennes. Seule question d'un journaliste était : « le cours du brut va-t-il remonter d'ici la fin de l'année et si oui, jusqu'où ? ».


Ce qui change et qui ne change pas en Algérie

Après cinq ans, date de mon dernier séjour, les changements sont visibles, outre la poussée de la population et de la circulation automobile. De grandes infrastructures ont été réalisées. L'autoroute est-ouest est ouverte, le métro fonctionne à Alger, des lignes de tramways ont été modernisées ou crées (Alger, Constantine, Oran) ou sont en construction (Annaba, Mostaganem, Sétif, Ouargla...) Alstom et la Ratp sont très présents. Le chemin de fer s'électrifie, des voies sont doublées et de nouvelles lignes ouvertes vers le sud. Des édifices administratifs ont été construits de même que des logements. Les connexions internet se multiplient.
Certes les critiques abondent : retards successifs, dépassement considérable des couts, malfaçons. L'on va certes en cinq heures d'Oran à Alger, mais les ralentissements sont fréquents du fait de l'usure prématurée de la chaussée, qui oblige à circuler sur une voie. Les entreprises étrangères, principalement chinoises et un peu japonises, ainsi que la corruption sont mises en avant. La crise du logement est aigue dans les villes, au point que beaucoup de jeunes couples habitent chez leurs parents. Les liaisons internet de qualité variable.

Corruption: des procès ont lieu

A propos de la corruption, l'élément nouveau n'est pas sa dénonciation, qui est ancienne, mais le fait que des procès, dont la presse rend fidèlement compte, ont lieu. Ce ne sont pas des ministres ou des généraux qui sont au banc des accusés mais tout de même des directeurs d'administration ou d'entreprises et des colonels.
La presse quotidienne francophone est toujours aussi critique. A propos de l'interdiction d'une manifestation « paisible » contre l'exploration du pétrole et du gaz de schiste dans le grand Sud, un journaliste commente « la loi ignore presque le droit, signe chronique d'une pathologie politique » Un autre reprend la formule de Coluche « s'il y avait un impôt sur la connerie, l'Etat s'autofinancerait.

Toujours pas de tourisme

Le procès de l'ancien président de la Khalifa Bank occupe des pages entières des journaux. A vrai dire, sans être truqué, le procès semble soigneusement préparé. L'accusé Abdelhamène s'abstient de mettre en cause de hauts personnages et le juge n'insiste pas sur les points les plus délicats. Il y aura condamnation mais après...
Ce qui ne change pas non plus dans les quotidiens, ce sont les rubriques sur l'encombrement des ports et le développement du tourisme. Ce secteur est au point mort. Les Algériens n'ont jamais eu l'envie d'être les larbins des riches touristes européens et préfèrent le tourisme chez les autres, principalement en Tunisie où leur clientèle vient avant celle des Français (plus d'un million de touristes) et est considérée comme peu facile. Ils sont également présents au Maroc (90 000) en dépit de la fermeture des frontières.
Les beaux hôtels construits par Pouillon dans les premières années de l'indépendance, n'ont pas été entretenus. Il existe quelques grands hôtels plus récents, réservés principalement à la clientèle d'affaires, souvent équipés de belles piscines. A Alger, l'hôtel Saint George et ses jardins ont quasiment retrouvé leur charme et leur splendeur.

Bien sûr, la sécurité est un obstacle, surtout pour les Français depuis l'enlèvement et l'assassinat d'Hervé Gourdel l'an dernier en Kabylie. Le ministère français des Affaires dissuade de se rendre en Algérie pour des motifs autres que professionnels. De leur côté, les autorités algériennes exigent que les étrangers de passage demandent une autorisation pour leurs déplacements en dehors de la willaya de résidence.
Pour mes deux jours de tourisme (Tlemcen) j'ai été accompagné en permanence.
J'ai constaté une heureuse continuité, l'hospitalité maghrébine est toujours aussi prévenante et généreuse.

Pierre-Yves Cossé
Mai 2015

12 mn

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Commentaires 3
à écrit le 30/05/2015 à 17:40
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Ayant vécu et travaillé 8 ans en Algérie, il est clair que le pouvoir sabote le tourisme pour bien isolé la jeunesse Algérienne de la jeunesse mondial !!

à écrit le 30/05/2015 à 17:40
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Ayant vécu et travaillé 8 ans en Algérie, il est clair que le pouvoir sabote le tourisme pour bien isolé la jeunesse Algérienne de la jeunesse mondial !!

à écrit le 29/05/2015 à 15:07
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"Pourquoi l'Algérie n'a t-elle-pas décollé comme la Corée?" ... Vous pensiez à quelle Corée?

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