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OpinionsGénération deuxième gauche

Sur le destin de l'occident... et ses origines

Photo de Pierre Yves Cossé

Pierre Yves Cossé

Publié le 25 janvier 2017 à 07:36

Le Quotidien Numérique

13 juin 2026

Photo d'illustration de l'article
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Quel fut le dialogue entre la pensée juive et celle de la Grèce? Par Pierre-Yves Cossé, ancien commissaire au Plan

En page de garde, l'éditeur du Destin de l'Occident rappelle que l'auteur, Jacques Attali, a publié 66 ouvrages. Faut-il rappeler, que ce polytechnicien-énarque, conseiller des Princes, éditorialiste, globe-trotter est un surdoué qui ne dort que quatre heures par nuit ? Les esprits chagrins ajouteront qu'il est de temps à autre accusé de plagiat et qu'il fait appel à une multitude de collaborateurs.

Ajoutons qu'un certain nombre de ses livres sont des coproductions. C'est le cas du Destin de l'Occident Athènes, Jérusalem. Le second auteur, Paul-Henry Salfati, connu comme réalisateur et scénariste à la télévision et au cinéma, est un grand connaisseur du Talmud. Il fallait bien être deux pour une œuvre, qui sans être strictement une étude philosophique ou historique, est fortement documentée et n'a pas été écrite au fil de la plume. La conclusion porte la marque de l'essayiste pressé, perpétuellement en mouvement.  Qui d'autre pourrait en une dizaine de pages peindre le tableau de la disparition possible de l'Occident et de sa survie possible ?

Un dialogue entre pensée juive et grecque

Le destin de l'Occident est une thèse sur l'origine intellectuelle de l'Occident et du monde actuel. C'est la pensée judéo-grecque, qui nous a fait sortir du multiple et du fatalisme et nous a poussés à vouloir maîtriser le monde et la nature. Cette source nous a été cachée par l'establishment catholique qui a inventé l'histoire chrétienne de l'occident et s'y tient.

Contrairement à ce qu'ont expliqué des auteurs plus ou moins chrétiens, il ne s'agit pas de deux pensées majeures parallèles, la juive et la grecque, mais d'un dialogue, qui remonte à la plus haute antiquité. Ce dialogue, ces échanges à travers les siècles sont l'objet du livre.

Tous les concepts philosophiques déjà inclus dans la Torah

Quelques moments forts illustrent parfaitement la thèse. Le premier est l'Alexandrie du deuxième siècle avant Jésus Christ, où l'interpénétration des deux pensées est évidente. Les Grecs intègrent l'idée qu'un autre peuple est parvenu différemment à la même conclusion qu'eux et avant eux : l'unicité de la cause du monde. Les écrivains juifs écrivent en grec l'histoire juive. Une secte syncrétique « les Thérapeutes » associe la mystique juive et les grandes écoles de la pensée grecque et rattache toute chose à sa cause première, l'Etre. Dans le Talmud, Dieu ordonne aux juifs de parler grec. Des mots grecs passent en hébreu. Philon d'Alexandrie fait de Moïse l'inspirateur des penseurs grecs. Tous les concepts philosophiques sont déjà inclus dans la Torah sous forme métaphorique. Les Grecs ont dégagé la dimension philosophique de la Torah.

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Le second moment-plus connu- est celui du califat de Cordoue, lorsque le monde musulman était ouvert à la pensée judéo-grecque (fin Xe siècle). L'on parlait en Arabe, pensait en grec et priait en hébreu. Exemple d'ouverture à la pensée grecque, Ibn Rushd (Averroès) pour qui « la spéculation fondée sur la démonstration ne conduit point à contredire les enseignements donnés par la loi divine, la vérité ne pouvant contredire la vérité » Symétriquement, Maïmonide, chef des communautés juives d'Europe, affirme que Foi et Raison, toutes deux des créations divines, sont compatibles, et que la Genèse a inspiré la Physique d'Aristote.

Les échanges seraient beaucoup plus anciens. Les auteurs remontent aux « mythes grecs et aux récits juifs » qui sont antérieurs. Des analogies sont recherchées entre la Torah dictée par Dieu à Moïse et les épopées d'Homère inspirées, elles, par les muses. Elles seraient nombreuses : l'origine unique du monde, Adam et Prométhée, Eve et Pandore, le déluge, le paradis (un verger)...Sont-elles toutes significatives ? Il existe des mythes que l'on retrouve dans plusieurs religions de l'antiquité.

"Comprendre le monde sans cesser de croire"

Très vite, les « Hébreux comme les Grecs, après eux, se voient comme une avant-garde, une élite, ayant pour mission d'apporter au monde les moyens d'une avancée et estiment que la raison n'est en rien un obstacle à la foi et qu'on a le droit de chercher à comprendre le monde sans cesser de croire »

Les héros de cette avant-garde défilent les uns après les autres et sont rapprochés avec quelque audace et arbitraire. Moïse et Homère voyagent « l'un et l'autre vers la reconnaissance de l'autre et vers l'unité du monde. Thalès et Josias, « refondateur du monothéisme » recherchent l'unicité par la raison et par la foi (7è siècle avant Jésus-Christ). . Ezra, conseiller juif du roi de Perse, et Socrate partagent un profond désir de changement ainsi qu'une éthique de rigueur et font confiance aux découvertes de la raison. Aristote serait un penseur judéo-grec arrivant à Dieu, générateur et conservateur de tous les "être", à partir d'une cause unique, « le moteur non mû »

les Chrétiens ou le rôle du mauvais larron

Dans cette confrontation, les Chrétiens tiennent le rôle du mauvais larron. Certes Paul donne une grande place au message spécifique du judaïsme et à l'universalisme grec mais la religion qu'il prône n'est ni juive ni grecque. Au deuxième siècle, le concept théologique de la Trinité fait échapper le christianisme à logique judéo-grecque de l'unité. Dans l'Eglise de Constantin, la rencontre judéo-grecque n'a pas sa place. Origène considère que la foi juive n'est pas originale. Tertullien, selon qui la seule société idéale est la Jérusalem céleste qui viendra après la résurrection des morts  parle de ce « pitoyable Aristote » A Paris, le légat du pape interdit d'enseigner Aristote.

Du fait de la redécouverte des penseurs grecs par des intermédiaires variés, «  Tolède chrétienne, Narbonne juive et moines irlandais » un pas est franchi par Rome et apparait Thomas pour qui « tout homme, étant créé à l'image de Dieu, peut remonter à son créateur par la Raison ». Selon lui, la grâce ne contredit pas la nature mais la perfectionne. Mais Thomas fut condamné pour « aristotélicisme » et ce ne serait qu'au vingtième siècle que l'Eglise reconnait l'importance de Thomas d'Aquin.

Progressivement l'Eglise recule devant les offensives des combattants de la liberté et de la raison, Erasme, Descartes, Pascal. La victoire de la Raison est totale avec l'encyclique de Jean-Paul II Fides et Ratio : « La foi privée de la raison... tombe dans le grand danger d'être réduite à un mythe ou à une superstition »

Jacques Attali et Pierre Henry Salfati ont le mérite de ne pas utiliser le concept à la mode de « racines ». De toutes manières, les « racines chrétiennes » de l'Europe n'ont pas leur place dans leur vocabulaire et leurs réflexions.

Jacques Attali et Pierre-Henry Salfati, "Le Destin de l'Occident/ Athènes, Jérusalem", Fayard

Pierre-Yves Cossé

Janvier 2017

Pierre Yves Cossé

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