L'« illectronisme », cause nationale

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(Crédits : Reuters)
HOMO NUMERICUS. La numérisation de nos vies laisse sur le bord de la route une population nombreuse qui ne maitrise pas les codes de la technologie. Une situation qui doit nous interroger sur le modèle de société que nous voulons. Par Philippe Boyer, directeur de l’innovation à Covivio.

Dans moins d'un mois sera publié le très attendu et commenté rapport annuel du Défenseur des droits[1], autorité administrative indépendante créée en 2011. Les missions de cette récente institution sont doubles : défendre les personnes dont les droits ne sont pas respectés et permettre l'égalité de tous les citoyens dans l'accès aux droits. C'est au titre de cette notion « d'égalité » de tous devant la loi et les services publics que le Défenseur des droits profita de la publication de son dernier rapport annuel, sorti en janvier de cette année[2], pour lancer un véritable cri d'alarme.

Avec pour titre « Dématérialisation et inégalités d'accès aux services publics », Jacques Toubon ne manqua de souligner que si «la dématérialisation offre de nouveaux moyens d'accès aux services publics et permet de simplifier l'accès aux informations et aux documents administratifs pour une majorité d'usagers ... », cette démarche qui repose sur de nouveaux outils numériques « comporte un risque de recul de l'accès aux droits et d'exclusion pour de très nombreux usagers ». Et d'insister sur le fait qu'avec l'objectif gouvernemental d'une dématérialisation de la quasi-totalité des services publics d'ici à 2022, nous risquons d'accentuer la fracture numérique qui touche d'ores et déjà un nombre croissant de nos concitoyens.

Ce thème de la fracture numérique (aussi appelé « illectronisme », contraction d'illettrisme électronique, pour désigner la difficulté à maitriser les outils technologiques, et notamment Internet) n'est pas nouveau. Il y a près de 10 ans, un collectif de chercheurs en sciences sociales avaient déjà publié un ouvrage au titre sans ambiguïté « Pour en finir avec la fracture numérique[3] ». La thèse, on s'en doute, visant à analyser les raisons économiques, culturelles et sociales de l'exclusion du numérique. Dix années après, et comme le souligne le Défenseur des droits, les choses ne se sont pas améliorées, voire, et c'est une quasi-certitude, elles ont empiré alors que le numérique, quant à lui, a continué à gagner du terrain dans tous les domaines de nos vies.

Enfer numérique

Une enquête de l'INSEE parue en octobre dernier4 revient en détail sur ce phénomène qui ne touche pas seulement les personnes âgées, loin de là. Dans le détail, 35 % des usagers d'Internet au cours des 3 derniers mois manquent de toute compétence dans au moins un des quatre domaines d'activités sur Internet ou sur logiciels ; en ajoutant les non-usagers d'Internet, 48 % de la population possèdent des capacités numériques faibles ou nulles. Et comme en écho à ce phénomène inquiétant à l'heure où la quasi-totalité des démarches de la vie quotidienne peuvent/doivent se faire en utilisant un clavier et une souris, la Mission Société Numérique[5] soulignait déjà, en 2017, que 13 millions de Français sont éloignés du numérique du fait de ces « fractures d'usages » que sont notamment le niveau d'étude, l'âge ou encore les lieux où l'on habite.

Plus récemment encore, le think tank « Culture numérique[6] », dans un rapport au titre choc « Les angles morts de l'inclusion numérique », ne s'est pas seulement contenté de rappeler, à juste titre, que « la Start-Up Nation n'est pas encore le royaume du numérique », il s'est aussi appliqué à imaginer des pistes concrètes pour faire reculer l'illectronisme rappelant que cette question n'est pas « tant technologique que culturelle. ». Qu'il s'agisse d'augmenter les budgets publics consacrés à fédérer et à simplifier les initiatives en faveur de l'inclusion numérique, d'encourager le mécénat de compétences pour financer les actions de formation auprès des publics exclus ou encore de définir la raison d'être de l'entreprise dans la société numérique... les propositions sont multiples et à l'adresse du monde des entreprises comme de la sphère publique.

Faire reculer l'illectronisme

Alors que les Français sont de plus en plus nombreux à aller sur Internet via leurs smartphones, loin devant l'usage d'un ordinateur (20 points d'écart) si l'on en croit la dernière édition Le baromètre du numérique7, cette exclusion numérique, ne peut plus être imputée au seul déficit d'équipements. Elle s'est aujourd'hui déplacée vers des problématiques d'usage. En clair, les fonctionnalités de base de ce qui fait aujourd'hui le « b-a-ba » de la culture numérique tel que remplir un formulaire en ligne, se créer un compte personnel, attendre un sms de confirmation... n'est pas correctement maitrisé.

Cette insuffisance de culture numérique n'est malheureusement pas l'apanage de populations exclues. Sans doute serait-on surpris de constater que même dans les entreprises, un grand nombre de salariés ne sont pas à l'aise avec l'avalanche de nouveaux outils numériques qui accompagnent les transformations des organisations : décompresser un fichier Dropbox, générer un fichier pdf, se connecter à une conférence téléphonique en ligne..., là aussi ces tâches en apparence anodines requièrent que l'on comprenne ces outils sans les subir au risque d'être atteint d'« anxiété informatique », sentiment d'être dépassé et qui se nourrit du rythme qu'impose le renouvellement rapide des outils numériques.

Cause nationale

L'heure est à la mobilisation et aux propositions concrètes pour faire reculer ce phénomène inquiétant de non-maitrise du numérique dans notre société qui, elle, se digitalise de plus en plus. Sur le terrain, de nombreuses associations et entreprises sociales et solidaires structurent des offres spécifiques pour tenter d'endiguer ce fléau. Dans ce foisonnement, citons notamment l'Ecole Simplon8 qui, dans ses 80 Fabriques implantées en France, agit auprès de divers publics en proposant des formations au service d'une transformation digitale inclusive.

Une chose est sûre, et si rien n'était fait, notre société risquerait de se fracturer encore plus qu'elle ne l'est déjà. Les technologies dont nous sommes les créateurs remettent en cause le fragile équilibre social, économique et donc politique que nous avons su édifier depuis plusieurs siècles. Il faut apprendre à les dompter pour que nous en restions les maîtres. Il en va de la définition du monde dans lequel nous voulons vivre.

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NOTES DE L'AUTEUR

1 https://www.defenseurdesdroits.fr/fr/institution/organisation/defenseur

2 https://www.defenseurdesdroits.fr/fr/rapports/2019/01/dematerialisation-et-inegalites-dacces-aux-services-publics

3 https://www.fypeditions.com/pour-en-finir-avec-la-fracture-numerique/

4 https://www.insee.fr/fr/statistiques/4238593?sommaire=4238635

5 https://societenumerique.gouv.fr/13-millions-de-francais-en-difficulte-avec-le-numerique/

6 http://www.culturenumerique.eu/?rapport=saison-5-les-angles-morts-de-linclusion-numerique

7 https://www.arcep.fr/cartes-et-donnees/nos-publications-chiffrees/numerique/le-barometre-du-numerique.html

8 https://simplon.co/

> Voir aussi le site "Le Digital pour tous", un podcast collaboratif quotidien consacré à la lutte contre l'illectronisme : https://ledigitalpourtous.fr/

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Commentaires
a écrit le 13/12/2019 à 4:53 :
Normal que cela se passe mal car les développeurs sont nuls en ergonomie d'interface et leurs applis surtout sur les sites gouvernementaux qui sont sérieusement une catastrophes industrielle honteuse ! Mais les maîtres d'ouvrages qui n'ont pas vu une ligne de code depuis 20 ans ne pensent qu'a leur promotion et aux primes et les société de services en informatiques qui ne pensent qu'aux bénéfs et facturer les clients au max pour le minimum de services surtout si c'est l'état pour encore plus engraisser les fonds spéculatifs qui possèdent leurs actions... Pendant ce temps leurs applis sont des purges dont ils n'ont rien à faire sauf facturer des rallonges pour corriger la tonne de bugs qu'ils génèrent....
a écrit le 10/12/2019 à 16:12 :
Au primaire, l'enseignement du code est dans les programmes depuis des années seulement 20% des enseignants font quelque-chose !
Voilà pourquoi nous resterons a la traîne.
Messieurs et Mesdames de l'éducation nationale les cours en ligne existe, prenez vous en charge...
Je serai intéressé par savoir combien de nos professeurs des écoles ont un bac scientifique et pour les autres la note obtenue en math et sciences. Peut être un début de réponse à leurs inversions ?
On pourrait pourtant proposer un cours type... A la comédie française ce sont les mêmes pièces que l'on répète, c'est l'interprétation qui est importante, pour un cours c'est idem.
Réponse de le 10/12/2019 à 19:19 :
Il y a 80% de la population adulte qui conduit une véhicule mais à peine 10% qui serait capable d'expliquer ce qu'est un multiplexage et peut être 0.1% capable d'en réaliser un. Idem pour la technologie des moteurs.

C'est à la technique de se mettre à la portée de l'utilisateur, pas l'inverse.

Le codage est à garder pour l'enseignement secondaire. Ça peut remplacer avantageusement l'analyse technique de la targette à pêne plat et du critérium... Je sais, je suis un dinosaure.

L'illectronisme est un concept fumeux, ce sont les outils qui merdent, pas les gens.

Les plus jeunes ne s'en sortent pas trop mal (mais pas sans dégât) parce qu'ils sont nés avec une tablette dans le berceau et ont développé des pouces bioniques. A force de pratique, ils ont acquis une intuition totalement artificielle du fonctionnement des logiciels qui est hyper standardisée, mais pour le reste ils sont ignares.
a écrit le 10/12/2019 à 12:58 :
"Une situation qui doit nous interroger sur le modèle de société que nous voulons" : ben oui, justement moi je n'en veut pas, et malheureusement ce n'est pas nous mais nos "élites" qui décident sans nous demander notre avis encore une fois !!

Parce qu'un des problèmes qui n'est jamais soulevé est ces systèmes sont très fragiles, de moins en moins sécurisés (ah ben oui, il faut aller vite et pas cher si on veut dépasser la concurrence), et de plus en plus connectés entre eux (bonjour l'effet domino si l'un d'entre-eux tombe). On aura l'air fin avec nos smartphones le jour où les satellites seront balayés par une éruption solaire !!
a écrit le 10/12/2019 à 11:54 :
Ben non, les Français ne sont pas idiots devant l'informatique, ce sont aux développeurs de se remettre en question, en 60 ans les informaticiens se sont construit un monde à part ou ça n'a aucune importance que la personne comprenne ou pas, ce qu'on appelle l'ergonomie!
Ou alors comment expliquer l'usage général du minitel, et le non passage à l'informatique des mêmes personnes.
Et puis le nombre de gens sachant à peine lire et j'en connais qui jouent sur de complexes jeux en ligne dits mmorpg!
Franchement l'informatique de mes débuts me faisait franchement rire, Bull avait recruté les derniers de ma classe pour s'occuper du pc un truc de la taille d'un garage et disques dur d'un m de diamêtre, et mes potes se disaient informaticiens.
Ca n'a pas changé, et la devise shaddock est restée: comment faire simple quand on sait faire compliqué.
Avez vous déjà pris un billet de ter dans une gare? Voici le seul système relou qu'on sait faire et on se plaint des ignares!, et un tour sur l'ANTS le pire jamais inventé!
a écrit le 10/12/2019 à 11:38 :
Dans l'aspect financier, il est toujours plus intéressant de complexifier les choses avec des éléments inutiles que de simplifier! L'incompréhension des choses donne apparemment du "pouvoir"!
a écrit le 10/12/2019 à 10:17 :
Vous vous rendez compte quand même que dans le seul nom de votre instrumentalisation de mes commentaires vous vous laissez abondamment insulter ???

-_-

J'attends mes 100 balles...

C'est quoi pour vous 100 balles deux heures à censurer ??? Vous croyez pas que vous y gagneriez à faire ce que je vous propose ???

Enfin bon tant pis pour vous hein...
a écrit le 10/12/2019 à 10:16 :
Vous vous rendez compte quand même que dans le seul nom de votre instrumentalisation de mes commentaires vous vous laissez abondamment insulter ???

-_-

J'attends mes 100 balles... C'est quoi pour vous 100 balles deux heures à censurer ??? Vous croyez pas que vous y gagneriez à faire ce que je vous propose ???

Enfin bon tant pis pour vous hein...
a écrit le 10/12/2019 à 10:04 :
Vous ne savez pas commenter mais vous avez du temps à perdre, la situation est encore plus désespéré que je ne le dis donc...

j'attends mes 100 balles.
a écrit le 10/12/2019 à 10:04 :
Vous ,e savez pas commenter mais vous avez du temps à perdre, la situation est encore plus désespéré que je ne le dis donc...

j'attends mes 100 balles.
a écrit le 10/12/2019 à 9:52 :
Puisque vous êtes trop faible pour assumer mon commentaire vous le supprimez vous ne l'instrumentalisez pas, sinon c'est 100 balles.

J'attends...
a écrit le 10/12/2019 à 9:50 :
Puisque vous êtes trop faible pour assumer mon commentaire vous le supprimez vous ne l'instrumentalisez pas, sinon c'est 100 balles.

J'attends...
a écrit le 10/12/2019 à 9:33 :
Et la durée de vie très limitée des ordi, imprimantes, smartphones, ..., avec leurs coûts, vous en faîtes quoi ? Tous ces "outils" fourgués" sans mode d'emploi, sans parler de tous les problèmes rencontrés avec les FAI, tous aussi mal embouchés face aux demandes des clients, vous en faîtes quoi ? Sans parler du fait que l'on répercute sur les gens un certain nombre de coûts (impression, ...). Alors oui l'anxiété et la fracture numériques existent toujours.
a écrit le 10/12/2019 à 8:58 :
Vous trouvez qu’elle se digitalise toujours plus notre société ? Oui c'est vrai maintenant nous avons toujours autant de papiers à remplir sauf que dorénavant c'est nous qui les imprimons et vous savez combien coûte l'encre ?

Bref une imposture majeur qui pu le détournement d'argent public à des kilomètres à la ronde et certainement pas la volonté de productivité, déjà si on pose ce regard là on comprend bien mieux l'ensemble de cette aberration.
Réponse de le 10/12/2019 à 9:11 :
Privilégiez l'imprimante laser, c'est moins cher à la feuille que le jet d'encre. Ma HP LJ5L a 20 ans, tant que je trouve du toner, ça va (j'en suis à la 3ème cartouche). A part du courrier et la convocation d'AG de copropriété, ai presque rien à imprimer (ouf ! :-) ).
Les relevés de banque, factures diverses, j'imprime rien mais les stocke en pdf sur disque (dupliqué sur un NAS en Raid 5), ça permet d'y accéder en trois clics, et pas aller chercher les archives papier sur une étagère. QueChois* et 60MConso* aussi, je reçois le papier le lit le donne à Emmaüs et télécharge le pdf pour archivage si besoin.
Réponse de le 10/12/2019 à 9:30 :
La vache comment avez vous pu me répondre aussi vite !? :D

"Privilégiez l'imprimante laser"

Toujours des solutions qui coûtent encore plus chères !

"Les relevés de banque, factures diverses, j'imprime rien mais les stocke en pdf sur disque"

Bon citoyen, bien docile, c'est bien...

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