Il y a urgence à concilier révolution numérique et transition énergétique

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OPINION. Si nous sommes prêts à accélérer dans le progrès technologique, une culture et une convergence communes au numérique et à la transition énergétique doivent émerger. Par Boris Martor, associé au sein du cabinet Bird&Bird.

La nécessaire transition énergétique est une évidence désormais relayée quotidiennement devant les changements climatiques dramatiques grandissants. En parallèle chacun mesure que notre monde traverse une véritable révolution numérique transformatrice de notre ère. Cette révolution, malgré ces bénéfices apparents, demeure énergivore et l'on peut s'interroger sur la capacité de trouver des sources d'énergies propres en quantité suffisante face à une rapide croissance des besoins numériques.

Peut-on réellement atteindre une part de près de 40% d'énergies renouvelables dans le mix énergétique, alors que le développement du numérique bouleverse profondément la société ? Comment concilier ces deux tendances qui animent notre société ?

Critiques des uns, éloges panégyriques des autres, plaidoyers de Greta Thunberg, la transition énergétique suscite bien des passions.

La transition énergétique française

Notre dernière loi relative à l'énergie et au climat publiée du 9 novembre 2019 est une énième occasion d'évoquer la nécessaire révolution énergétique avec un objectif de réduction à 50% de la part du nucléaire, la hausse des capacités d'éolien offshore et des mesures de soutien aux énergies renouvelables et à la performance énergétique. Ce serait cela notre transition énergétique française pour parachever l'Accord de Paris et imposer le scénario dit « 450 » de l'Agence Internationale de l'Energie : lutter efficacement contre le changement climatique n'est faisable que si les énergies renouvelables représentent près de 40% du mix énergétique d'ici 2040 (elles sont en France seulement de 10.7% en 2017). Notre pays n'est pas le plus mauvais élève mais demeure encore loin de l'objectif à atteindre.

Lorsqu'elle est associée à la transition énergétique, l'épopée numérique est perçue et présentée comme un outil bénéfique qui serait un partenaire de la transition énergétique sans que l'on explique toujours en quoi le numérique serait l'allié de cette transition.

Force est d'ailleurs de constater que les textes adoptés dans les deux secteurs numérique et énergétique ne sont jamais discutés de manière convergentes. Il serait temps de faire converger notre politique sur ces sujets pour réussir notre transformation numérique mais aussi le virage énergétique. Une société « tout numérique » n'est pas nécessairement un objectif viable et noble énergétiquement parlant.

Les technologies de l'information, le secteur spatial, la masse de données circulant et les progrès constants montrent que les capacités de nos serveurs et la consommation d'énergie seront toujours exponentiels dans les prochaines années. La demande spatiale d'initiative privée avec l'expansion du « New Space » accroît cette tendance.

Les besoins importants des outils numériques

Le numérique - et sa jonchée de réseaux, d'ordinateurs, et d'applications - est avant tout une industrie immatérielle qui représente des émissions de gaz à effet de serre significatives au niveau mondial, devant le secteur de l'aviation. De même pour construire nos chers smartphones et autres ordinateurs, des matières premières très gourmandes en énergie sont indispensables. Ces équipements consomment à nouveau énormément d'énergie. Pas tant pour les recharger que pour faire tourner les serveurs et réseaux qui nous apportent les réponses de Google ou, bien pis, les vidéos que nous téléchargeons les vidéos que nous téléchargeons . Même si nous réussissons la transition énergétique rapidement, aurons-nous assez d'énergie propre pour alimenter les outils numériques ?

L'existence d'une pollution numérique est d'autant plus surprenante lorsque l'on sait que diverses technologies ont été créées afin de se diriger plus rapidement vers une révolution énergétique. Au lieu de réduire la consommation d'énergie, les actions numériques  l'augmentent. On parle d' « effet rebond » du numérique, ou de « paradoxe de Jevons », du nom de l'économiste britannique. L'équation est simple : l'effet rebond se manifeste lorsqu'un individu ou une entité décide de réduire sa consommation d'énergie.  Cette réduction permet, sur le moyen à long terme, une hausse de son pouvoir d'achat, ce qui générera de manière quasi indubitable une volonté d'acquisition de nouveaux services ou produits, parfois extrêmement énergivores. La contradiction est alors criante. Même si l'impact du paradoxe de Jevons demeure difficilement mesurable en matière de numérique, ses effets sont bien présents.

Les technologies de production d'énergies vertes peuvent être une partie de la solution avec des coûts toujours plus bas. Toutefois, une culture et une convergence communes au numérique et à la transition énergétique doivent émerger. Si les deux sujets sont souvent évoqués dans les différents forums, rencontres et autres débats, ils sont rarement traités et discutés conjointement. Le numérique sera un bienfait ou un dommage additionnel pour l'environnement suivant les orientations que l'on prendra mais il est certain qu'il faut faire de la transition numérique un accélérateur de la transition écologique.

D'après le Shift Project , à l'échelle mondiale, « le visionnage de vidéos en ligne a généré en 2018 autant de gaz à effet de serre que l'Espagne ». Ses experts prônent une « sobriété numérique » qui semble encore loin d'être à l'ordre du jour. Des solutions de plus en plus pointues émergent toutefois. Le modèle d'éclairage intelligent à Toulouse, permet la réalisation d'économies de 67% sur la consommation d'énergie des lampadaires en une année grâce à des capteurs intelligents implantés sur 500 lampadaires environ, avec des variations de contraste et une détection des ombres afin d'adapter la puissance de l'éclairage.

Transition énergétique et numérique sont donc bel et bien voués à la cohabitation et à la convergence. Une étroite imbrication est à rechercher avec des stratégies à adopter à tous les niveaux. Acheter les équipements les moins puissants possibles, les changer le moins souvent possible, et réduire les usages énergivores superflus, serait une partie de la réponse au niveau individuel car la responsabilisation de chacun doit être recherchée.

Plus l'on consomme de données sur ses outils informatiques et numériques de toutes sortes, plus l'on consomme de l'énergie requise pour les terminaux, les serveurs, et le transfert de données. La facilité avec laquelle les solutions se développent a tendance à nous faire oublier notre consommation et nos habitudes énergivores puisqu'aucun interrupteur n'est parfois nécessaire. Impressions en recto verso, extinction des appareils électriques de nuit... l'adoption de nombreux petits gestes par chacun multipliés par le nombre d'habitants de notre planète pourrait contribuer à faire la différence.

Une politique au quotidien

Les entreprises françaises et les entrepreneurs du numérique ont aussi un rôle à jouer et ce, dès la conception de leurs produits et/ou services. Faire rimer numérique avec transition énergétique est une tâche ardue, mais pas une mission impossible.

Les initiatives émanant des pouvoirs publics sont encore peu nombreuses même si l'on peut citer le cas de la Green Tech verte, initiative lancée par le ministère de la Transition écologique et solidaire avec des appels à projets et concours. De telles orientations doivent être promues et mieux développées.

La convergence de la révolution numérique et d'une production d'énergie propre pourrait se réaliser si l'on met également les moyens adéquats sur le dernier continent en devenir électrique : l'Afrique. Compte tenu de la croissance démographique et économique du continent les experts de l'AIE estiment d'ailleurs que le sort de notre planète se joue en Afrique.

Le rôle des géants de la gestion de Data  qu'ils soient hébergeurs ou fournisseurs de services aux consommateurs doit également être étudié car ils contrôlent l'une des clefs de cette convergence vu les volumes de stockage et de consommation électrique.

La dynamique de rapprochement du tout digital et de la transition énergétique est enclenchée. Pour parvenir à des résultats chacun doit être conscient quotidiennement de l'urgence de leur rapprochement.

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SOURCES

  • Commissariat du Développement Durable, 2019
  • Livre Blanc Numérique et Environnement, mars 2018.
  • IEA Africa Energy Outlook, Africa's energy future matters for the world, November 2019.

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