L'équité, un devoir de riche

Denis Lafay

Le dogme de l'égalité, inscrit dans l'identité de la République, est davantage une espérance, une quête, ou plus prosaïquement une illusion.
Reuters

Denis Lafay

Le dogme de l'égalité, inscrit dans l'identité de la République, est davantage une espérance, une quête, ou plus prosaïquement une illusion.
Reuters
Les quelques « pistes d'économie » qu'il distille dans son entretien à La Tribune Dimanche (2 juin) en sont le symbole : le Premier président de la Cour des comptes Pierre Moscovici propose « de réduire le plafonnement du crédit d'impôt pour les emplois à domicile qui bénéficient massivement aux plus aisés (gain : 1 milliard d'euros) », ou encore de réviser le dispositif d'apprentissage, « un vrai succès » mais qui soulève une question de fond : « a-t-on absolument besoin de maintenir cette dépense pour les élèves des grandes écoles alors qu'on pourrait mieux la prioriser sur les publics en difficulté ? ». De quoi ces deux évocations sont-elles le symbole ? Des tensions auxquelles se livrent le principe d'égalité et celui d'équité. Tensions d'ordres philosophique, idéologique, éthique. Et bien sûr politique. Elles traversent en effet toute la politique, française comme européenne, elles sont l'objet même de l'action politique et sont l'indicateur de l'orientation politique : que signifie exercer une politique de justice ?
Les définitions des deux items les distinguent parfaitement l'un de l'autre. L'égalité est le fait de ne pas présenter de différences de quantité, de qualité, de valeur, de droit, etc. Le principe d'équité implique l'appréciation juste, le respect absolu de ce qui est dû à chacun. Le dogme de l'égalité, inscrit dans l'identité de la République, est davantage une espérance, une quête, ou plus prosaïquement une illusion. Et il exige d'être circonscrit : sanctuariser l'égalité des droits, revendiquer l'égalité des chances, lorgner l'égalité des accès (à l'éducation, au soin, à la culture, à l'emploi) est un devoir, mais l'excès égalitariste est une chimère, et même un péril puisqu'il consiste à nier la différence, c'est-à-dire à gommer la singularité et l'altérité, à broyer le rêve, le dépassement et l'accomplissement de soi.
L'équité, quant à elle, constitue le mantra de l'acte politique, le révélateur de l'identité politique, elle est même le sens éthique de toute décision. Observer une situation, la décortiquer, établir les manifestations d'injustice, puis arbitrer la décision finale au profit d'une plus grande, d'une meilleure justice. Toutefois, que signifie plus grande et meilleure justice ? Qui détermine ce qui doit être dû à chacun ? Et au préalable, comment définir l'injustice qui, par essence, échappe à toute évaluation universelle, et même peut apparaître ambivalente ? Ainsi, lorsqu'il brandit la « préférence nationale » pour attribuer les logements sociaux, le RN provoque-t-il l'injustice à l'égard des étrangers vulnérables, ou cherche-t-il à juguler l'injustice que ressentent des « Français » en peine de se loger ? Mauvais exemple : il manipule le principe d'équité pour justifier celui d'inégalité.
S'il est accepté que l'égalité est une ambition partagée, la viser requiert d'actionner des leviers d'équité. Ainsi, où en serait la représentativité des femmes dans les gouvernances d'entreprise si des quotas, donc des mécanismes d'équité, n'avaient pas été dictés ? Sans d'audacieux dispositifs d'équité, les minorités ethniques (aux Etats-Unis) ou les lycéens issus d'établissements scolaires défavorisés (en France) auraient-ils pu prétendre à des études supérieures ? Voilà bien d'incontestables tremplins vers une plus grande, une plus juste égalité. Or que répondre à un homme qui se voit refuser dans son entreprise une promotion parce qu'elle doit revenir à une femme ? Qu'objecter au bachelier américain que l'affirmative action - initiée dans les années soixante et abolie en 2023 par la cour suprême colorée « trumpiste » - dépossède d'une bourse universitaire finalement affectée à un afro-américain ?
Et ce type de dilemme est à profusion. Ce qui fonde la justice et l'injustice, l'équité et l'iniquité, ou plus précisément le sentiment de justice et d'injustice, la perception d'équité et d'iniquité, est d'une grande sensibilité et même d'une éminente complexité. Pour cette raison, le sujet exige d'être abordé avec humilité, raison. Avec aussi humanité et détermination.
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La pandémie Covid-19 a cristallisé de nombreux sujets qui ont mis l'égalité et l'équité à l'épreuve. Petit florilège : au nom de l'égalité, fallait-il étendre le confinement à la totalité des territoires français lorsque le virus ménageait une partie d'entre eux ? Fallait-il imposer les mêmes restrictions (de liberté) ou de contraintes (vaccinales) à toute la population au risque de pénaliser ceux qui étaient peu exposés au péril ? Protéger les aînés et les personnes atteintes de comorbidité justifiait-il d'encager et de fragiliser la jeunesse ? Etc.
L'examen sociologique de la crise a mis en lumière les disparités, territoriales et sociales, de vulnérabilité en matière de santé et d'accès au soin. Le professeur Jean-François Delfraissy, aux commandes du Conseil scientifique, le constate : « l'exigence égalitaire qui prévaut dans le secteur de la santé doit nous rendre fiers, mais il faut aussi s'interroger sur la nécessité de réorienter cette exigence vers davantage d'équité ». La condition, poursuit-il, pour qu'« un jour l'écart des espérances de vie entre les habitants de l'épicentre et des extrémités du RER B ne culmine plus à... huit ans ».
Arrimer l'équité à l'objectif d'une meilleure égalité exhorte mécaniquement à accepter des renoncements, voire des sacrifices personnels au profit de plus vulnérables que soi. Or l'époque est à la contestation permanente des instruments d'équité, à la stratégie du manichéisme et des boucs-émissaires, à la fracturation et à l'hystérisation du dialogue ; elle est au couronnement de l'intérêt personnel ou corporatiste contre celui des publics que la responsabilité citoyenne (et politique) est de secourir, d'escorter - des verbes nullement angéliques ni dépourvus d'exigences en contrepartie.
La flatterie, populiste, des pulsions est en grande forme. Les deux extrémités du spectre politique français s'emploient avec doigté à instrumentaliser la tendance individuelle au repli, le goût de soi, la haine de l'autre. Ils se rendent coupables d'incendier l'instinct - qui n'en a pas ? -, d'asséner d'impossibles, d'inconstitutionnelles, de démagogiques réponses à des questions de société à la fois d'une grande complexité et... éminemment structurantes, stimulantes, et sources de « progrès » autant sociaux qu'économiques. L'Europe pourrait s'en rendre un peu plus compte le 10 juin au matin, lorsqu'elle se réveillera d'une nuit électorale possiblement sépulcrale.
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Introduire de l'équité dans la doctrine égalitaire, c'est faire le choix - à partir d'arbitrages parfois douloureux - d'une société solidaire. Le choix, inconfortable et courageux, du renoncement personnel au profit d'individus moins armés. Un choix de « riche » ? Assurément. Et alors ? Mieux vaut être une société de privilégiés altruistes que de nantis égotistes.
Denis Lafay