Une occasion en or de racheter la conscience européenne

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Lundi, Américains et Européens ont jeté les bases de leur coopération en vue de fermer, début 2010, comme l'a promis Barack Obama, le camp de prisonniers de Guatanamo. Les discussions, menées de façon bilatérale entre Washington et chaque capitale européenne concernée, devraient gagner en efficacité. Mais l'Europe, qui a activement participé au programme d'enlèvements par les services secrets de "suspects" détenus à Guatanamo saisira-t-elle la chance qui lui est donnée de laver l'immense préjudice moral qu'elles s'est causé à elle-même?

C'est le premier effet tangible sur les relations Europe Etats-Unis du virage politique pris par l'administration Obama. Le 15 juin, les Vingt-Sept et les Etats-Unis ont signé un accord  en forme de "déclaration commune", autrement dit non contraignant, sur la fermeture du camp de Guatanamo promise par Obama pour le 22 janvier 2010 au plus tard. Depuis des semaines, les négociations entre Américains et chaque pays européen individuellement achoppaient sur l'absence d'entente entre Européens. Les frontières entre les 25 pays de l'Espace Schengen (les 27 moins le Royaume-Uni, l'Irlande, la Roumanie et la Bulgarie, plus la Suisse et la Norvège) ont en pratique été abolies. Certains manifestant un enthousiasme plus poussé que d'autres à l'idée de recevoir les détenus de Guatanamo le climat, les négociations des plus coopératifs avec Washington piétinaient, sous la pression des "réfractaires". Le 4 juin, les Européens ont finalement consenti à partager entre eux les informations sur les détenus qu'ils recevaient et pavé la voie à l'accord transatlantique.

Difficile de ne pas éprouver de soulagement à l'idée qu'on aie fait un pas vers la fin d'un des plus abjects produits de la lutte anti-terroriste. Combien de détenus pourraient finalement aller aux Etats-Unis? Combien en Europe? Et dans quels pays? Le directeur général Justice, Liberté et Sécurité de la Commission européenne Jonathan Faul s'est contenté de préciser que pour l'instant la Royaume-Uni avait annoncé l'arrivée de 14 détenus, la France de 7, la Belgique de 2, la Jordanie de 1. Cinq Chinois ouïghours sont actuellement en Albanie.

Non moins importante, la question de savoir quelle part l'Europe a pris à la politique américaine d'enlèvement de personnes dont certaines se sont trouvées internées pendant plusieurs années sans avoir eu droit à un procès équitable sera-t-elle un jour tranchée? En 2006, le Conseil de l'Europe et le Parlement européens s'étaient courageusement lancés dans une investigation approfondie des vols et des prisons secrètes de la CIA en Europe. Au Conseil de l'Europe, le Suisse Dick Marty avait reconstitué cette "toile d'araignée" de connexions aériennes qui semblait indiquer que la Pologne et la Roumanie auraient abrité des installations de transit, en clair, des prisons. Il estimait que

plus d'une centaine de résidents

européens avaient été enlevés, une partie d'entre eux ayant échoué à Guatanamo. Ces efforts avaient permis d'établir que les Européens avaient activement ou passivement participé à l'une des faces les plus sombres de la politique antiterroriste américaine.

Les Américains ont élu George W. Bush, ils ont du ensuite affronter la responsabilité et la honte du camp de Guatanamo. Enfin, ils ont élu Obama avec le mandat de le fermer. En "défaisant Guatanamo", les Européens entreprennent-ils de leur côté de solder les comptes de ce sinistre épisode? Quel dirigeant politique en Europe a jamais eu à en répondre devant les citoyens? Quel service de renseignement a eu à affronter ses responsabilités? La justice italienne a longuement enquêté et finalement établi la participation des services de son pays à l'enlèvement par la CIA d'un imam (retenu, lui, en Egypte). Le parquet allemand avait également délivré en 2007 des mandats d'arrêt contre des agents supposés de la CIA. C'est peu de chose au regard du préjudice moral et de la corruption des valeurs causés par l'inféodation des services européens et de leur tutelle politique.  Les Européens s'engagent dans cette nouvelle "coopération à rebours", pour la fermeture du camp, dans la même position de subordination et de déni politique que lorsqu'ils ont contribué à "faire" Guatanamo.

"Ce n'est pas la fin de l'histoire, mais peut-être la fin du début", a dit Jonathan Faul au sujet de l'accord euro-américain. Espérons que la suite de l'histoire permette, non seulement de vider Guatanamo, mais de procéder à un examen politique et moral des faits et de rendre justice. Sans quoi l'Europe manquerait une chance de racheter sa conscience.

F.A.

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