Oxfam, encore un effort pour mieux comprendre les entreprises

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(Crédits : SIMON DAWSON)
OPINION. Les résultats du rapport publié ce lundi par l'ONG Oxfam sur l'évolution de la répartition des revenus des entreprises du CAC 40 sont discutables en raison d'une analyse biaisée qui montre une méconnaissance du fonctionnement d'une entreprise. Par Nicolas Marques et Cécile Philippe, respectivement directeur général et présidente de l'Institut économique Molinari.

Dans le monde d'avant comme dans celui d'après, les entreprises jouent un rôle incontournable. Au final, tout le monde le sait. Les uns reçoivent des salaires, les autres le rendement de leur épargne ou des transferts sociaux. Qu'on le veuille ou non, la création de valeur monétaire part le plus souvent de l'entreprise et y revient, quelle que soit sa forme. Si certaines ont meilleure presse que d'autres, en particulier, la petite entreprise, nous n'avons rien à gagner de débats biaisés fustigeant les plus grandes. Si certains pensent qu'on peut fiscaliser et réglementer davantage les grandes entreprises comme celles du CAC 40, cela relève soit d'une opération de destruction massive, soit d'une myopie dont nous devrions nous prémunir.

Le principe de « l'incidence fiscale »

Les entreprises sont des lieux de coordination d'individus pour réaliser des projets, dont on espère qu'ils vont produire de la valeur pour leurs consommateurs. Les fiscaliser n'est jamais anodin. Comme l'explique l'économiste Pascal Salin, les entreprises en tant que telles ne paient pas d'impôts. En bout de ligne, ce sont les individus comme vous et nous qui les payons. L'entreprise répercute le coût de la pression fiscale sur les personnes physiques, consommateurs, salariés ou épargnants. C'est le principe de « l'incidence fiscale ».

Comme la France produit plutôt des produits peu différenciants, elle ne peut augmenter fortement ses prix de vente. Du coup, une partie du poids de la fiscalité est reportée sur les salariés. Plus la fiscalité est lourde, plus il y a de modération salariale, voire des pertes d'emploi. Le coût des impôts peut aussi être répercuté sur les épargnants-actionnaires, qui comparent le rendement après impôts. Les entreprises sont alors contraintes de faire plus d'efforts pour compenser le poids de la fiscalité française. Lorsque la fiscalité est trop élevée et que les coûts de l'entreprise se révèlent trop importants, elles peuvent être amenées à se délocaliser ou disparaitre. C'est ainsi qu'on a découvert douloureusement pendant la crise que nombre de produits de première nécessité n'étaient plus fabriqués en France. Penser qu'on pourra rapatrier les productions sans toucher aux impôts de production qui représentent 3,2 % du PIB en France, contre 1,6 % dans l'UE et 0,4 % en Allemagne, est une vue de l'esprit.

Présentation biaisée

On ne peut pas raisonner en France à propos des entreprises sans avoir bien en tête les ordres de grandeur les concernant, aussi bien en matière fiscale et réglementaire. Or, c'est très exactement ce qu'essaie de faire le dernier rapport d'Oxfam à propos des entreprises du CAC 40. A partir d'une présentation biaisée de ces entreprises, l'ONG propose des solutions qui tirent toujours plus fort sur la corde fiscale et réglementaire, avec le risque de cliver, encore plus, la société. Dans les faits, les salariés ont besoin des dirigeants comme des actionnaires. Tous ont intérêt à la bonne santé financière de l'entreprise.

Le dernier rapport d'Oxfam est ainsi censé décrire l'évolution du CAC 40 entre 2009 et 2018, mais ce n'est pas le cas. Oxfam a construit un indicateur qui ne correspond ni à la composition du CAC 40 de 2018, ni à sa composition dans les années qui précède, ni au noyau dur des 32 entreprises faisant partie du CAC 40 en 2009 et 2018. L'ONG prétend éclairer l'évolution des inégalités avec son indicateur « maison » qui n'est pas représentatif. Il intègre même une entreprise, Solvay, absente du CAC 40 au début comme à la fin de la période sur laquelle Oxfam se focalise.

La période d'analyse d'Oxfam est tout aussi contestable. L'ONG a choisi de se focaliser sur 2009-2018 pour analyser l'évolution des rémunérations des salariés, actionnaires et dirigeants. L'ONG s'alarme d'une progression des inégalités, les rémunérations des actionnaires et des dirigeants ayant progressé plus vite que celles des salariés sur cette période. Mais 2009 n'est pas une année anodine, les dividendes et les rémunérations des dirigeants étant cette année-là à leur plus bas. Oxfam oublie de préciser que les dividendes avaient, en effet, baissé de 18 %, entre 2008 et 2009 et que les rémunérations des dirigeants avaient chuté plus encore, avec -45 % entre 2006 et 2009.

En écartant les baisses de rémunérations des actionnaires et des dirigeants et en se focalisant sur les périodes de hausse, Oxfam produit une analyse biaisée. Les rémunérations des actionnaires et des dirigeants augmentent lorsque la santé financière des entreprises est bonne et diminuent lorsque c'est l'inverse.

Baisse des rémunérations des dirigeants français

Oxfam s'indigne d'une augmentation bien plus rapide de la rémunération des dirigeants figurant dans son échantillon sur sa période d'analyse, mais oublie de préciser que sur un cycle économique complet la rémunération moyenne des dirigeants du CAC 40 a progressé d'à peine 1,4 % de 2006 à 2018, soit 0,11 % par an. Le sujet de la rémunération des dirigeants, fort intéressant soit-il, ne devrait être en aucun cas l'alpha et l'oméga du débat politique. L'an passé, la rémunération des 40 dirigeants représentait 0,07 % ou 1/1335ème des dépenses de personnel des entreprises du CAC 40. Et contrairement à une idée reçue, les dirigeants et les assemblées générales sont précautionneux. Les chiffres publiés il y a quelques jours par Ethics & Board montrent que les rémunérations des dirigeants français ont baissé de 9,1 % en 2019, alors que le CAC avait enregistré sa meilleure performance depuis deux décennies, avec + 26,5 %.

Loin des idées reçues, on ne constate pas que le fossé se creuse entre dirigeants et sur le cycle économique que nous venons de traverser de 2006 à 2019. Bien au contraire, on observe que les rémunérations des salariés ont progressé bien plus vite que celle des dirigeants du CAC 40.

D'une manière générale, les chiffrages que nous avons publiés récemment montrent que les salariés ne sont pas les victimes des entreprises. En 2019, 5 millions de salariés des entreprises du CAC 40 ont bénéficié de 267 milliards d'euros de dépenses de personnels, suivis par les Etats, avec 80 milliards de prélèvements obligatoires, puis des actionnaires, avec 42 milliards de dividendes après impôts.

Les entreprises ne sont certainement pas parfaites, mais il n'y a rien à gagner à multiplier les propositions de changements radicaux à partir de constats inexacts. On risquerait de faire plus de mal que de bien. Dans cette phase difficile qui s'annonce, nous avons plus que jamais besoin des entreprises et il convient de garder les idées claires à leur sujet. Elles doivent concilier les intérêts de toutes les parties prenantes et non s'aligner sur les attentes de ceux qui sauront crier le plus fort. Les entreprises françaises souffrent d'un excès de fiscalité et de normes. Il serait destructeur de d'amplifier ces travers au nom d'enjeux plus politiques qu'économiques.

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Commentaires
a écrit le 23/06/2020 à 0:13 :
Quelqu'un sait-il d'où l'institut molinari tire ses financements ?
Je trouve que la Tribune devrait le noter.
Comment bien mettre les choses en perspective et travailler son esprit critique sinon ?
a écrit le 22/06/2020 à 23:49 :
Je n'ai pas (encore) consulté le rapport d'oxfam, mais il semble en substance affirmer qu'il existe un pb de hausse des rémunérations des PDG et de stagnation des autres rémunérations.
L'envolée des rémunérations des PDG, pas seulement sur les 10 dernières années, mais en réalité depuis 1980 est indéniable et établie par de nombreuses publications scientifiques. Parmi celle-ci citons : Frydman et Saks (The Review of Financial Studies / v 23 n 5 2010) ou encore Xavier Gabaix et Augustin Landier, « Why Has CEO Pay Increased So Much? », Quarterly Journal of Economics, vol. 123,‎ 2008, p. 49-100.
Messieurs les auteurs de cet article, si vous souhaitez rétablir la vérité, faites la en vous appuyant sur des éléments scientifiques et des faits avérés et non 2 ou 3 chiffres sortis d'on ne sait où, et révélateur d'un biais idéologique (pro-actionnarial) avéré.
a écrit le 22/06/2020 à 20:35 :
Le salaire ne représente pas toute la rémunération d'un individu.
Le salaire n'est pas une simplement une "dépense de personnel" car il est, quand on parle des salariés, ce qui permet toute création de valeur.
Les choix économiques de plusieurs individus dirigeants ne sont pas une science.

Pourquoi opposer des croyances d'un autre temps en réponse à une étude dite biaisée ?
a écrit le 22/06/2020 à 20:15 :
Je trouve que cet article ne vaut pas mieux que ce qu'il critique, j'ai bien rigolé! Des chiffres partiel et partial. Enfin bon, je suis sur latribune, c'est vrai...

Personnellement, je vois un peut le cac 40 comme une armée de zombie sous perfusion des impôts et taxe sur les français. Enfin, ceux qui ne placent pas l'argent pour optimiser et payer moins.

La réalité, c'est que l'emprunt fait pour sauver des entreprises comme renault va devoir être remboursé par les hausse d'impôts qui sont sur les citoyens les plus pauvres. On balance des milliard et renault continuer de licencier pour aller vers des pays encore plus pauvre produire des engins qui mettent tout simplement notre avenir en suspend.

Face au changement climatique, le covid est complètement négligeable.

Le tiers de la polution viens des entreprises et il ne faudrait surtout pas y toucher? Absurde!
Réponse de le 23/06/2020 à 8:12 :
deja il n est pas sur que l argent injecte actuellement dans l economie soit paye plus tard par le splus pauvres. C est meme peu probable car les plus pauvres ont par definition peu d argent et il est difficile de tondre un oeuf. Il y aura soit une hausse des taxes (discrete, genre TIPP ou limitation de vitesse a 110 sur autoroute -> PV), soit des baisses de depense voire une annulation des dettes (tous les etats sont endettes, la france comme les USa ne peuvent rembourser)

Quant a la pollution, si les entreprises polluent c est pour faire des porduits que NOUS achetons. Si elles cessent depolluer, vous n avez plus d ordinateur, de telephone ou de babiole en plastique made in china ... on peut revivre comme en 1950 ou on faisait durer ses vetements en les reprisant mais combien de femmes voudraient arreter le shopping ?
a écrit le 22/06/2020 à 20:07 :
"Tous ont intérêt à la bonne santé financière de l'entreprise"

Pas forcément vu que la financiarisation de notre économie permet de gagner de l'argent également sur les difficultés des entreprises, sur les dettes de façon générale, bref faire de l'argent avec des échecs aussi bien qu'avec des succès.

Par ailleurs les volumes en question sont tels que certains investisseurs n'hésiteront pas à miser sur la chute de leur propre entreprise si dans l'ensemble ils gagnent plus d'argent. Ce sont donc bien les salariés qui prennent le plus de risques et sont les plus exposés.

Néanmoins je suppose et j'espère qu'il reste des entreprises dans lesquelles les investisseurs se sentent concernés par leurs investissements, ceux qui font régulièrement des héros dans les films et séries américains, ce qui dans ce cas précis peut les exposer autant que les salariés en effet.
a écrit le 22/06/2020 à 20:01 :
Mettre en avant l’avis des représentant d’un think tanks parmi les plus mal noté de ceux actifs en France ne met pas en valeur votre parution.

Observatoire Européen des Think Tanks, « La France des think tanks. Résultats et analyse du label ‘think tank et transparent France 2017’ », Décembre 2017

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