"Apaiser les angoisses des marchés, c'est bien, apaiser les angoisses du peuple, c'est mieux"

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En lançant aujourd'hui une réflexion sur le "Vivre ensemble", Jean-Paul Delevoye, président du Conseil économique, social et environnemental, entend peser sur la campagne présidentielle.

L'an passé, alors que vous étiez médiateur de la République, vous aviez noté que les "ressorts citoyens étaient usés par les comportements politiciens ". Alors que débute la campagne présidentielle, votre regard a-t-il évolué ?

Le paradoxe français qui consiste à dire : "Avez vous confiance en la France ? Non, avez-vous confiance en vous-même ? Oui ", est plus prégnant que jamais. On voit bien que les Français se replient sur la proximité, sur l'affectif familial, amical, territorial, et qu'ils ont du mal à se projeter dans une aventure collective à caractère mondial. Le discrédit de la parole publique, la perte de confiance dans toutes celles et ceux qui exercent des autorités, est un facteur extrêmement préoccupant. Mon diagnostic repose sur un constat très clair : certes, la crise financière fait rage, mais nous sommes en totale insuffisance de discours politique pour apaiser les gens. Apaiser l'angoisse des marchés, c'est bien. Apaiser l'angoisse du peuple, c'est mieux.

La France doit opérer une formidable inversion culturelle. Aujourd'hui le collectif ne s'impose plus aux Français. La montée de l'individu, sa soif de liberté, fait qu'il ne veut plus appartenir à un camp, il veut choisir son camp. Il revendique cette liberté. Donc, il ne faut plus obliger les gens à adhérer, il faut les amener à aimer choisir. Le discours de la contrainte est un discours qui a tendance à neutraliser et paralyser les énergies créatrices.

Depuis un an, vous avez pris la présidence du CESE, quel est le rôle que vous comptez lui faire jouer ?

Je suis convaincu qu'un lieu de dialogue permanent, neutre, indépendant et favorisant l'expression de la société civile est plus nécessaire que jamais. La gravité de la situation exige la concertation, la conciliation, le dialogue plutôt que le conflit. Le CESE a vocation à remplir une influence de plus en plus grande. Je suis en train de voir comment concilier la légitimité institutionnelle qui est la force du passé, à l'utilité citoyenne, qui est la force du présent. Aujourd'hui, chaque institution ne doit pas défendre sa légitimité sur son statut ou sur son caractère constitutionnel, mais sur l'utilité citoyenne. C'est la raison pour laquelle, au-delà de la maison des citoyens, dont le terme fait débat, je souhaite que le CESE puisse être au centre de la société pour permettre à des citoyens de s'en approprier les enjeux. Ceux-ci veulent être coproducteurs du futur. Les idées n'appartiennent pas à ceux qui dirigent. Je crois à une nouvelle respiration démocratique en quatre temps : la pédagogie des enjeux, l'organisation du débat, les décisions politiques, et l'adhésion à ces décisions politiques

De quelle façon imaginez-vous peser sur le débat de la campagne présidentielle ? C'est le but de ces deux jours de colloque sur le "Vivre ensemble " ?

Absolument. J'aimerais que pour la présidentielle il y ait cette notion de responsabilisation de devoir choisir entre les projets qui peuvent avantager le vivre ensemble ou le chacun pour soi. Nous sommes à un carrefour. Est-ce qu'on franchit au niveau européen un cap de solidarité et de gouvernance partagée et de contrôle ? C'est le vivre ensemble. Ou va-t-on laisser exploser l'Europe dans le chacun pour soi ? Même chose au niveau national : est-ce qu'on va laisser s'établir une frontière entre ceux qui réussissent et ceux qui échouent ? Ce n'est pas mon état d'esprit sur la nation française. Ma détermination c'est de faire en sorte que la campagne présidentielle qui s'annonce ne soit pas le choc d'un camp contre l'autre, d'un candidat contre un autre, mais un projet de société contre un projet de société. La quête de sens ne fait qu'exaspérer un sentiment qui peut aller jusqu'à la haine de ceux et celles qui représentent le marché financier et qui démontre le caractère inhumain d'un taux de rentabilité sans tenir compte du bien-être ou du mal être qu'il provoque. Ce mépris de la dimension humaine engendre une réaction qui peut aller jusqu'à la violence.

Croyez-vous à une révolte du peuple Français ?

Les "indignés " ne sont pas la meilleure forme d'expression d'une révolte du système. Le renversement d'un système, c'est la rencontre d'une conjoncture avec des phénomènes d'ordre structurels. Il y a une exaspération de plus en plus forte autour de la montée des inégalités et le sentiment de ne pas être entendu créent des tensions mais cela ne suffit pas. La critique enfle au sujet de l'appropriation par le marché des nourritures capitalistiques au mépris de l'environnement et de l'homme. Les marchés financiers, c'est la dictature des outils et la disparition des projets. Cette dictature créera la révolte de ceux et celles qui se sentent esclaves de ces outils. Tout ce qui broie l'individu fera qu'à un moment donné le système volera en éclats. J'ai été marqué l'an passé par le témoignage d'un homme que j'avais glissé dans mon rapport et qui disait : "Lorsque le système nous met dans cette situation, nous n'avons plus que deux solutions : nous détruire ou détruire le système. " Si demain les politiques n'arrivent pas à imposer une régulation et concilier rentabilité, respect de l'environnement et protection des hommes, les Français se révolteront.

Vous craignez une montée des extrêmes et du populisme pour la présidentielle de 2012 ?

Il y a tous les éléments pour nourrir les émotions populistes ou extrémistes : la frustration, le discrédit du politique, le désarroi et les peurs. Quand il n'y a plus d'espérance collective, c'est l'exploitation des peurs généralement par les droites, et l'expression des humiliations par les gauches, la porte aux extrêmes est donc totalement ouverte. La crise financière donne un sentiment de gravité qui fait que l'histoire s'accélère mais qu'elle est aussi plus pesante. La tempête balaye les courants affectifs pour redonner du sens au crédit. On va rentrer pour la première fois dans une campagne présidentielle où les candidats vont demander des efforts et où ceux-ci ne sont pas perçus avec une grande sympathie. Ni le président Sarkozy, ni monsieur Hollande. Le clivage risque de se faire sur autre chose que la personnalité, sur le crédit plus que sur l'affectif, et sur les événements extérieurs plutôt que ceux venant de l'intérieur. Le plus efficace sera l'événement extérieur et en particulier le sort réservé à l'Europe.

Que faut-il pour redonner du sens au collectif ?

Nous sommes à la fin d'une société de consommation, ce tonneau des danaïdes qui détruit la richesse individuelle et où l'homme vaut plus pour ce qu'il dépense que ce qu'il pense. Il faut quitter cet esclavage moderne qui est le contraire de la créativité française et de la fertilité. Et mobiliser les ressorts des Français, encore très attentifs aux inégalités et aux causes humanitaires. On voit bien aujourd'hui qu'il y a des ressorts politiques civiques de générosité assez fabuleuse. Ce qui me donne envie de dire aux décideurs politiques et économiques "Ne désespérez pas les formidables attentes de vos concitoyens et de vos salariés, libérez leur créativité, et épanchez leur soif de reconnaissance. "

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Commentaires
a écrit le 02/12/2011 à 16:08 :
Monsieur DELEVOYE a parfaitement raison....On se fout des angoisses des marchés...Ils passent leur temps à spéculer sur notre dos et ils se foutent du peuple!!!
Mais j'espère de tout coeur que le peuple va se rappeler à eux et que le POLITIQUE va reprendre la main pour enrayer leur pouvoir!!!

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