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"Il faut interdire la spéculation sur les produits alimentaires et les biocarburants"

Propos recueillis par Olivier Mirguet

Publié le 20 décembre 2011 à 17:06 - Mis à jour le 20 décembre 2011 à 17:14

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Dans son essai « Destruction massive - Géopolitique de la faim », l'écrivain et homme politique suisse Jean Ziegler dénonce la financiarisation des marchés des matières premières alimentaires ainsi que les biocarburants.

Pourquoi aucun programme n'a-t-il réussi à éradiquer la faim alors que, selon vous, l'agriculture mondiale serait en mesure de nourrir 12 milliards d'êtres humains ?
L'humanité perd chaque année 1 % de sa substance, soit 70 millions de morts, dont la moitié est causée par la faim. Cette situation est totalement absurde. La fatalité ou le mécanisme de nécessité défendus par Malthus et repris par les gouvernements colonialistes ne sont plus acceptables. Aujourd'hui, les mécanismes de la faim sont créés par la main de l'homme.

Quelle est l'origine de cette situation ?
Après la crise en 2007 et 2008, les hedge funds ont migré de la finance vers l'alimentation. Goldman Sachs et d'autres créent des produits structurés sur les produits de l'agriculture. En dix-huit mois, le prix du maïs a augmenté de 93 %, celui du riz a augmenté de 104 %, et le cours du blé a doublé. Dans le même temps, l'Exchange Certificate on Rice émis par l'Union des Banques Suisses a rapporté 37 % de gains nets, en toute légalité. Seulement 2 % des contrats à terme sur des matières alimentaires aboutissent à des livraisons de marchandises. Le reste, c'est de la pure spéculation. Pourtant, un enfant meurt de faim toutes les cinq secondes sur la Terre. Ces spéculateurs devraient être traduits devant un tribunal de Nuremberg, pour crimes contre l'humanité.

L'ONU, dont vous avez été jusqu'en 2008 le premier rapporteur spécial pour le droit à l'alimentation, déploie pourtant de gros moyens de lutte contre la faim.
La FAO, organisation pour l'alimentation et l'agriculture, a lancé sa première campagne en 1946. Les résultats, au lendemain de la seconde guerre mondiale, furent encourageants. Mais très vite, les ennemis du droit à l'alimentation l'ont emporté. Avec l'augmentation des prix sur les produits alimentaires de base, la FAO et le Programme alimentaire mondial sont en ruine. Les trusts de l'agro-alimentaire, comme Cargill qui contrôle 26,8 % du blé produit dans le monde, ont fait alliance avec les chevaliers de l'apocalypse, le FMI, l'OMC et la Banque Mondiale. Sur l'alimentation de base, le riz, le blé et le maïs, on peut dès demain matin interdire les spéculations sur les contrats à terme ! Techniquement, c'est très simple.

Au Forum de Davos, comme au G20, la classe politique a clairement identifié ce problème. Pourquoi n'a-t-il pas encore été réglé ?
A Davos, on a entendu que le fléau de la faim véhiculait une menace mondiale aussi forte que le terrorisme international ou les changements climatiques. Ni les patrons des multinationales, ni les chefs d'Etat ne sont pourtant capables d'interdire les spéculations sur les denrées alimentaires. Face à l'influence des opérateurs boursiers, et face aux hedge funds, même le président de la République française se met à genoux.

Dans la distribution en cours du foncier agricole, les agrocarburants ont-ils encore la cote ?
En 2010, les Etats-Unis ont brûlé 138 millions de tonnes de maïs et des centaines de millions de tonnes de blé pour en fabriquer. Barack Obama affirme qu'il s'agit d'une cause nationale, pour lutter contre la détérioration du climat. Compte tenu de la faim persistante dans le monde, je dis que c'est un crime contre l'humanité.

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Un automobiliste est-il un criminel, s'il roule aux biocarburants ?
Pour remplir un réservoir de 50 litres dans une voiture qui fonctionne au bioéthanol, on doit brûler 352 kilogrammes de maïs. Au Mexique ou en Zambie, une telle quantité permettrait de nourrir un enfant pendant une année. Il faut révoquer la directive européenne qui prévoit d'intégrer 10 % de carburant d'origine végétale dans les consommations de l'Union en 2020, arrêter la production de ces combustibles. Les agro-carburants de deuxième génération présenteront des coûts de production plus élevés et ne seront de toute façon pas rentables.

« Destruction Massive - Géopolitique de la faim » de Jean Ziegler est publié aux Editions du Seuil (352 pages).

Propos recueillis par Olivier Mirguet

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