Le fantôme d'Heinrich Brüning

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En imposant une politique déflationniste à l'Europe, la chancelière allemande prend le risque de commettre les mêmes erreurs que son prédécesseur des années 1930. La croissance doit redevenir l'urgence, y compris pour parvenir à l'assainissement des finances publiques.

La dégradation de la note de la France et le maintien de celle de l'Allemagne par l'agence Standard & Poor's a ceci de positif qu'elle clarifie les rapports de force européens. On savait certes déjà que ce qui demeure de confiance dans la monnaie unique ne tenait guère qu'à la présence allemande. C'est désormais indiscutable. Il sera bien malaisé désormais pour Paris de s'opposer aux choix qui seront faits à Berlin. Mais qui dit puissance dit aussi responsabilité. Car les choix de Berlin décideront du futur de l'Europe. La République fédérale deviendra alors l'artisan du succès ou le responsable de l'échec.

La chancelière Angela Merkel a, non sans mal, fini par admettre, qu'il n'était plus possible, à moins d'en finir avec l'euro, de conserver pour l'Europe l'architecture fragile héritée du Traité de Maastricht de 1992. Elle a donc accepté le principe de la coordination des politiques économiques, autrement dit d'une gouvernance européenne. Mais le gouvernement allemand ne conçoit encore cette gouvernance que sur le seul plan budgétaire. Pour lui, cette crise est une crise des finances publiques et ne peut donc être dépassée que par une réduction aussi rapide que possible des déséquilibres budgétaires. Et comme ce qui complait à Berlin ravit les investisseurs, les gouvernements européens n'ont eu d'autres choix que de multiplier les plans de rigueurs, avec leur cortège de milliards d'euros d'économies, pour tenter de rétablir la confiance des marchés à leur égard.

Cette politique est mortifère et les faits commencent à le prouver. Les plans de rigueur européens n'ont guère permis de régler le problème de la dette, comme l'avait promis les politiques. La confiance en la France, l'Italie ou l'Espagne est-elle plus forte aujourd'hui que l'été dernier ? Un coup d'oeil sur le niveau des taux apporte une réponse négative à cette question. Et pourtant, les plans de rigueur se sont succédés depuis six mois dans ces trois pays. En revanche, l'austérité n'a pas manqué de ralentir l'activité. Dans certains pays, on assiste même à un effondrement de l'économie ravagée par des taux de chômage à deux chiffres et par une paupérisation rampante. L'inquiétude envers la zone euro n'a cessé de s'amplifier et a paralysé l'activité. Au point que l'ensemble de la zone euro, Allemagne comprise, n'échappera pas à la récession.

D'autant que, malgré cette évidence, Berlin s'entête dans sa vision unilatérale de la gouvernance européenne : l'urgence serait encore la consolidation budgétaire, la croissance devra attendre. Une vision qui pourrait mener Angela Merkel dans les pas d'un de ses prédécesseurs, Heinrich Brüning. Chancelier de 1930 à 1932, cet économiste centriste a combattu la crise par la discipline budgétaire : les impôts indirects ont été augmentés, les dépenses sociales coupées vigoureusement, le volume des salaires de la fonction publique réduit. Cette "politique de déflation", qui était du reste également mené dans la plupart des pays d'Europe, Royaume-Uni excepté, avait pour but d'empêcher le développement d'une crise inflationniste du type de celle de 1923. Mais elle a conduit à démultiplier l'effet de la crise de 1929 et à réduire encore plus l'activité. Les classes moyennes se sont paupérisées, les classes inférieures se sont enfoncées dans le chômage et la misère.

Les unes et les autres n'ont rapidement vu qu'une seule issue pour stopper cette spirale : le régime "fort", autrement dit, le nazisme. En 1928, les Nazis avaient recueilli 2,7 % des voix. En juillet 1932, ils en obtiennent près de 38 %. Il est piquant de remarquer que si l'on excuse souvent l'Allemagne de se focaliser sur le problème de l'inflation en raison des événements de 1923, on lui pardonne également son amnésie vis-à-vis de l'aveuglement déflationniste de Brüning. Or, contrairement à ce qu'on lit un peu partout, c'est bien plus ce denier qui a conduit Hitler au pouvoir que l'hyperinflation.

Il n'est bien sûr pas question ici de lier mécaniquement la mise en oeuvre d'une politique de rigueur à l'avènement de régimes comparables à celui des Nazis. La situation est cette fois différente : les exigences déflationnistes d'Angela Merkel ne menacent l'Allemagne qu'à la marge. Elles sont en revanche désastreuses pour le reste de l'Europe, notamment pour les pays les moins compétitifs qui pourraient entrer dans la même spirale que dans les années 1930. La chancelière devrait inaugurer une vraie gouvernance européenne en profitant de l'état satisfaisant de ses finances publiques pour relancer son économie. Il faut épargner la croissance à tout prix, car il n'est pas de consolidation budgétaire possible sans elle. L'exemple des redressements scandinaves ou canadiens dans les années 1990 le prouve. Car l'Europe des années 2010 n'est pas à l'abri des événements qui l'ont secoué dans les années 1930. La prochaine élection présidentielle française pourrait le rappeler.

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a écrit le 18/01/2012 à 21:27 :
« pour comprendre le fascisme allemand, il faut remonter à l?Angleterre ricardienne » disait K. Polanyi. On dira peut-etre bientot: " pour comprendre les neo facismes grec espagnol , portugais... il faut voir la politique de Mme Merkel
a écrit le 18/01/2012 à 16:07 :
L'Allemagne se soucie peu de la santé économique des autres pays européens!La preuve elle a fait 3 % de croissance en 2011 alors que les autres pays européens calaient!Ayant parfaitement anticipé l'ouverture a l'Est et l'explosion de croissance dans les BRICelle louche de plus en plus à l'est !
a écrit le 17/01/2012 à 21:52 :
Enfin un article qui rétablit l'évidence historique a contrario de l'inculture générale en la matière : en effet, ce n'est pas l'inflation qui a conduit au nazisme mais bel et bien la politique déflationniste menée de manière volontariste par Brüning. Dans un contexte très différent aujourd'hui on ne peut tout de même douter que les conséquences économiques d'une politique monétaire restrictive (malgré des taux très bas) risquent d'être les mêmes : récession, chômage, laminage des couches moyennes. Reste à savoir quels régimes politiques en résulteront.
Réponse de le 19/01/2012 à 9:19 :
"celui qui ne se souvient pas des erreurs du passé se condamne à les repeter" J ai un trou de mémoire sur l auteur de cette citation mais il n y a rien de plus vrai
Réponse de le 20/01/2012 à 8:38 :
C'est oublier un peu vite que dans ces années noires, l'allemagne devait payer des réparations de guerre considérables.
La politique du chancelier Brünning avait pour but de montrer les efforts du peuple allemand pour obtenir une diminution
du montant des réparations exigées voire une annulation pure et simple . Dans ce but en effet seule une politique de rigueur
prouvait la bonne volonté du peuple et du gouvernement allemands .
Réponse de le 20/01/2012 à 13:54 :
Confondre morale (bonne volonté) et économie manque de rigueur théorique - Ceci étant, Brüning pratiquait une sorte de "déflation compétitive" agressive qui visait à tirer les coûts vers un si bas que seule l'Allemagne serait capable d'en supporter les conséquences compte tenu de tout ce qu'elle avait déjà supporté en raison effectivement de la dette de guerre. Donc une stratégie économique de guerre prémonitoire.

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