Dans l'entreprise, l'heure n'est plus à la pitié ou à la charité

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Pour Charles Gardou, anthropologue et professeur à Lyon 2, et Eve Gardien, sociologue et chercheuse au Centre Max Weber de Lyon, l'entrepreprise se doit de "réduire les résonnances" du handicap (via des installations adaptées) pour permettre à chacun d'y être recruté selon ses compétences propres. A leurs yeux, l'heure n'est donc plus "ni à la pitié, ni à la tradition caritative" de notre culture vis-à-vis du handicap.

Un changement culturel majeur est en cours, particulièrement dans le monde entrepreneurial: une compréhension renouvelée du handicap fondée sur le double constat de limitation d'activité et de restrictions à la participation à la vie en société. C'est un réel changement de point de vue pour notre société, encline à réduire le handicap à la défaillance du corps ou de l'esprit. Un nombre croissant d'acteurs du monde professionnel - employeurs, responsables des ressources humaines, chargés de Mission handicap, salariés du secteur privé ou public - s'emparent de cette nouvelle perspective, prenant en compte les facteurs environnementaux. Cette évolution a pour origine des avancées scientifiques internationales qui ont donné naissance en 2001, sous l'égide de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), à la Classification internationale du fonctionnement (CIF). Cette dernière présente le handicap comme la résultante d'éléments biologiques et de facteurs contextuels, lesquels constituent des facilitateurs ou, au contraire, des obstacles à la participation sociale, notamment en situation professionnelle.

Le handicap ne se résume pas à un fait biologique mais il est aussi fonction de l'environnement : attitudes et préjugés, relations, soutiens, législation, dispositifs, technologies, etc. La loi du 11 février 2005 « pour l'égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées » s'inscrit dans cette vision. Notre société en son entier - système éducatif, formation professionnelle, culture, art, loisirs, univers professionnel... - est appelée à se rendre accessible aux personnes en situation de handicap. En se laissant saisir par cette approche, plus neutre et moins stigmatisante, le corps social admet que le « fonctionnement humain » ne se conçoit qu'en interaction avec son milieu culturellement et socialement construit. Si un fauteuil électrique, un siège ergonomique, un télé-agrandisseur, une interface braille, un traducteur en langue des signes, l'installation d'un plan incliné, un poste de travail adapté, etc., n'éliminent pas la déficience, ils en réduisent les résonances. Plus largement, la conception d'une entreprise conçue dans une perspective de variété d'usages supprime en amont nombre de difficultés pratiques. C'est là le principe d'aménagement de l'obstacle, de l'accessibilité de tout à tous.

Aussi les branches professionnelles et les entreprises ont-elles désormais pour obligation de réexaminer régulièrement, avec les partenaires sociaux, les conditions de recrutement, de travail, de maintien dans l'emploi, d'évolution de carrière des travailleurs en situation de handicap. L'heure n'est plus ni à la pitié ni à la tradition caritative, prégnante dans notre culture judéo-chrétienne. Le recrutement mérite de s'opérer sur la base de compétences développées et reconnues, de diplômes et d'expérience acquise. Un seul principe : celui de non-discrimination. La démocratie ne saurait en effet s'arrêter aux portes de l'entreprise, qui a la responsabilité sociale de garantir l'effectivité des droits de tous, sans exclusive et sans exception. Ne pas discriminer consiste à égaliser les chances en recourant, autant que faire se peut, à des compensations adaptées : aides, aménagements, médiations et autres accommodements.

Prendre en considération la diversité des profils et des potentiels

Egaliser les chances consiste à prendre en considération la diversité des profils et des potentiels et à agir de façon modulée, selon les besoins singuliers, pour pallier les inégalités de nature ou de situation. Pourquoi se priver de certains potentiels? Le handicap n'est pas l'affaire exclusive des personnes directement concernées ou des militants de la cause : il est l'affaire de tous. Par son caractère transversal, il concerne chaque domaine de la vie, a fortiori celui de la vie professionnelle, et chacun de nous, pétri de fragilités et de forces. Impossible donc d'évacuer ce qui nous fait semblables en humanité. La mondialisation et la globalisation exigent que le management développe un véritable savoir-faire en matière de diversité des ressources humaines. Qu'ils soient architecturaux, ergonomiques, pédagogiques, interculturels ou professionnels, les plans inclinés sont universellement profitables.

Le problème est moins la « lourdeur du handicap » que l'ajustement nécessaire entre un potentiel de travail, des compétences et une entreprise. Les maîtres-mots sont adaptation et innovation, prise en compte de la singularité des situations. L'aménagement du poste de travail n'en est qu'une des modalités opératoires. Nombre d'entreprises s'appliquent aujourd'hui à développer leurs propres compétences : elles apprennent à conjuguer compensation individuelle et accessibilité de l'entreprise ; à évaluer en situation réelle de travail ; à mettre en ?uvre des dispositifs adaptés ; à penser, de façon plus souple, la distribution des tâches et des responsabilités ; à anticiper les problèmes particuliers de sécurité ou de santé ; à cerner à la fois les opportunités et les contraintes qu'ouvrent la législation ; à dissocier la dégradation d'un état de santé du devenir professionnel du salarié (bilan de compétences, formation, reconversion).

Respect de la dignité

En somme, la question ne se restreint pas à l'adéquation d'un salarié avec son poste et sa mission. L'entreprise est à concevoir comme un milieu favorable à l'essor des capacités et compétences de ses collaborateurs. Est-elle «capacitante»? Faire place à la pluralité des potentiels est un savoir-faire qui s'acquiert. L'art du management est de reconnaître, valoriser et d'offrir des conditions optimales pour le développement du potentiel de chacun, d'intensité et d'expression variables. D'où la question de l'investissement dans la formation professionnelle, l'alternance ou la proposition de stages réellement formatifs et de l'accessibilité de ces différentes options.

De quels moyens une entreprise se dote-t-elle pour «apprendre à faire» avec la diversité? Valorise-t-elle les savoirs expérientiels de ses salariés en situation de handicap? Les reconnaît-elle comme possibles formateurs ou tuteurs, dotés de savoirs issus de leur expérience du handicap? Considère-t-elle la valeur du conseil et du soutien par les pairs? Plus globalement, le défi est de refuser inconditionnellement les discriminations persistantes pour faire place à la diversité dans l'univers professionnel, comme partout ailleurs. De faire fi des écueils et des résistances dans la conquête, toujours inachevée, des droits de tous et de chacun. De ne plus considérer les personnes en situation de handicap comme des étrangers à intégrer dans le monde du travail ou comme des personnes privées de toutes ressources, capacités, compétences ou créativité. La privation a priori de la possibilité de se réaliser dans une vie professionnelle fait injure à l'idée même de dignité. Car exister, c'est avoir la possibilité de «se produire», de faire ?uvre.

 

Charles Gardou est anthropologue et professeur à l'université Lumière Lyon 2. Il est notamment l'auteur de "La société inclusive, parlons-en ! Il n'y a pas de vie minuscule", Erès, Connaissances de l'éducation (2012)
Eve Gardien est sociologue et chercheuse associée au Centre Max Weber de Lyon. Elle est l'auteure de "Des innovations sociales par et pour les personnes en situation de handicap", Erès, Connaissances de la diversité (2012)

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Commentaires
a écrit le 08/01/2013 à 18:35 :
On se fout pas mal des entreprises! le débat est le mariages des couples de même sexe et la populace sera au rendez vous ! après pour ce qui est du chômage;des taxes; de la crise et de l unioneuropéiste on s en tape...................... a croire que tous le monde vit bien il faut des petits sujets de débat pour faire sortir les Français de chez eux
a écrit le 08/01/2013 à 18:35 :
des normes.des taxes .des cotas ect creer par la créme de la societe
a écrit le 08/01/2013 à 0:40 :
les entreprises ne jouent pas le jeu concernant le handicap , depuis 30 ans tout est bon pour prendre les aides , les handicapés en CDD et au bout de six mois ou qu'une fois les aides fini retour a pole emploi , de plus beaucoup d'entreprises ne sont pas là pour faire du social disent'ils , en plus de l'apparence du handicap fauteuil , tete cet ... tout est bon pour l'exclure totalement de l'entreprise et de la societée en général , après on dénonce l'exclusion mais elle continue et est entrenue par un regard sur le handicap , on oublie la personne , tant pis si elle fini au RSA ou pauvre , c'est la triste realitée sociale ou les handicapés sont nombreux a pole emploi sans aucune solutions et condamnés a être des assistés ou perçu comme tels comme les gens normaux , c'est facile de parler du handicap sans le vivre et voir les comportements de ceux qui devraient appliquer les lois sociales . Beaucoup a dire , un silence étouffant et surtout un mépris existentiel avec en prime un effet pitié qui est encore plus humiliant ou est l'humain civilisé ? je cherche encore
Réponse de le 08/01/2013 à 8:48 :
Ceci ne concerne pas uniquement les handicapés. Les patrons sont exigeants, car avec les millions de chômeurs, ils ont l embarras du choix.
Réponse de le 08/01/2013 à 11:21 :
Ce que vous dites, Balzac, est très juste, il n'y à rien à objecter. @balzac a raison aussi, tout ce que balzac dit s'applique maintenant à des personnes qui sont loin du marché de l'emploi ou très mal insérées (CDD, temps partiel qui amène à des cumuls minima+activités) mais ne sont pas handicapées médicalement. Je parle de personnes qui n'ont ni problème psy lourd ni manque de qualifications (ce serait plus l'inverse), mais à qui l'on ne pardonne pas une différence ou une forme de distanciation.
a écrit le 07/01/2013 à 19:34 :
Encore un "handicap"é quand ça l'arrange moui!" ... car curieusement mon ex est daltonien et a fait plusieurs métiers sans aucun problème. Perso. j'en ai ras-le-bol de ces catégories qui ne cessent de demander ceci ou cela. Les normes 2015 vont coûter chers aux commerçants alors qu'on ne quasiment aucun handicapé en magasin... ou quand ils viennent ils sont désagréables !
Réponse de le 08/01/2013 à 0:27 :
Vous êtes médecin pour pouvoir juger de qui est handicapé ou qui ne l'est pas ? Etes-vous au courant des barèmes MDPH pour telle ou telle affection ? Connaissez vous les taux de chômage moyens liés à telle ou telle pathologie ? Si ce n'est pas le cas, vous pourriez nous épargner ce genre de commentaire.
Réponse de le 08/01/2013 à 13:58 :
@mouimoui, lorsque je lis votre commentaire je me dis pourrait-on lui faire un "cadeau" un enfant handicapé qui forcément deviendra adulte. Un daltonien a un handicap pour certaines professions mais ne pas être considéré comme un cas difficile pour trouver un job. Les normes vont coûter cher mais toutes les normes ont un coût mais ce coût se retrouve dans le mieux vivre. Nous vivons de plus en plus vieux, moins d'enfants meurent à la naissance grâce à la science mais aussi grâce aux normes etc etc.Allez reprenez vous "tapez" sur les plus faibles n' a jamais été un moyen de mieux vivre. bonne journée.
a écrit le 07/01/2013 à 19:22 :
Ma bonne volonté se heurte aux embûches de gens placés supérieurement, gagnant suffisamment leur vie et, par ailleurs, incompétents.
De part ma vision déformée des couleurs, qui n'est pas du daltonisme, plus de 80% des emplois me sont donc proscrits.
J'ai donc l'honneur de devoir faire la "m..." que personne ne veut se coltiner, j'en sors grandi comme pas possible. Du coup, je me demande si je ne vais pas arrêter définitivement de travailler, puisqu'en plus ça me détruit la santé.
a écrit le 07/01/2013 à 15:04 :
Très bon texte, de belles formules... mais dans les faits: le néant, la négation de l'individu face au rouleau compresseur de l'emploi.
a écrit le 07/01/2013 à 14:19 :
CE n est pas la charité ou la pitié que l on recherche en entreprise mais le moyen de travailler avec un carnet de commande normal pour faire tourner l économie locale et nationale et que les entreprenants qui mouille leurs chemises soient considérer comme une force vive de la nation
a écrit le 07/01/2013 à 11:50 :
je crois que la pitié ou la charité n'ont jamais eu leur place dans les entreprises. c'est plus l'immobilisme et le statu quo qui peuvent être appliqués. On en garde pas quelqu'un par pitié mais parce qu'on se dit que ça pourrait être pire ou que le process pour s'en séparer est trop complexe à assumer. Voici le drame
Réponse de le 10/01/2013 à 4:21 :
le problème en france, c'est que les lois éxistent (handicap, égalité homme femmes, harcèlement moral et sexuel etc), mais elles ne sont pas appliquées, et les manquements à ces textes, ne sont pas assez sévèrement punis, de plus quand les politiques (qui nous pompent le fric) découvrent (ou font semblant de découvrir) via des chercheurs ou statisticiens! que ces textes ne sont pas ou prou appliqués, ils s'empressent (pour se faire bien voir du peuple) de refaire une nouvelle proposition de loi et ce sans même abroger les anciens textes, il faut bien que ce tas de politiciens que l'on paie à prix d'or justifient leurs salaires.
Réponse de le 19/02/2015 à 8:37 :
Bonjour,

La question d'accepter tous les profils pour égaliser les chances n'est certainement pas pour demain dans le principe de réalité d'aujourd'hui.
Mais c'est honorable de pouvoir ouvrir un réel débat et se poser les bonnes questions. La société est consommatrice, elle n'est pas en capacité à valoriser la valeur ajoutée des hommes avec leur handicap.
Je n'ai pas de handicap, personnellement dans mon entourage familier non plus. Et pour autant je me sens concerné. Nous sommes tous de potentiel futur handicapé: accident, maladie...ou peut-être pas... Il me semble nécessaire d'accepter non, pas comme une injonction certains potentiels. Mais plutôt réfléchir à une valorisation différente, c'est-à-dire sortir de l'aire de la consommation productivité et accepter l'autre avec sa valeur. quel qu’en soit le tribu à payer. Il n'est pas question de pitié ou autres... Je ne suis pas forcement pour l'égalisation des chances pour la simple et bonne raison que sur l'examen du passé cela n'a pas fonctionner. Certaine entreprise préfère payer des pénalités que d'embaucher. C'est pour cette raison que je n'y crois pas trop d'autant que cela ne par pas d'une base volontaire aussi...

Le changement reste la valorisation du travail des hommes et des femmes sans exigence productive. Et pour ce faire être capable de payer un produit pour sa valeur et quel qu'en soit le montant.
Changement de mentalité, acceptation de l'autre, parce que l'autre a des capacités que je dois valoriser. Nouvelle norme...

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