Avec la Chine, Bruxelles n'est peut-être pas si naïve

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Florence Autret, correspondante de La Tribune à Bruxelles
Florence Autret, correspondante de La Tribune à Bruxelles (Crédits : dr)
Arrivant de Suisse, le Premier ministre chinois vient d'effectuer sa deuxième visite officielle dans l'Union européenne depuis sa prise de fonctions en mars. Était-il à Bruxelles, qui dispose pourtant - ses fonctionnaires n'en sont pas peu fiers - d'un pouvoir exclusif en matière de politique commerciale ? Pas du tout. Li Keqiang était à Berlin.

DEUX JOURS AVANT SON ARRIVÉE, LA COMMISSION EUROPÉENNE proposait d'ouvrir des négociations sur un accord d'investissement avec la Chine, ce qui peut être vu comme un premier pas avant un accord de libre-échange pur et dur. Des négociations qui devraient permettre de mettre à plat la protection des investissements chinois en Europe (excellente) et européens en Chine (aléatoire) et de parler d'accès limité au marché chinois par tout un tas de « règles », allant de la simple corruption à l'obligation de créer des jointventures avec les entreprises locales.

À la question, « Qu'est-ce que les Chinois peuvent attendre en contrepartie de leur engagement d'ouvrir davantage leur marché et d'y libéraliser l'investissement européen ? », un officiel européen a fait cette réponse : « Que le niveau existant d'ouverture [du marché européen aux Chinois, ndlr] soit maintenu. » Et d'ajouter : « Peut-être sommes-nous de très grands optimistes. » Bruxelles reconnaissait ainsi que la montée des demandes protectionnistes était bel et bien devenue un argument politique dans les relations avec la Chine. Mais elle reconnaissait aussi que cette pression politique n'était pas suffisante pour convaincre Pékin de faire des concessions. Alors, que faut-il en penser ?

Ce mouvement tactique, si on le replace dans la stratégie commerciale de Bruxelles, pourrait s'avérer plus intelligent, moins « naïf » qu'il n'en a l'air. Si la stratégie de puissance chinoise consiste bel et bien, comme l'écrivaient l'an dernier les chercheurs de l'European Council on Foreign Relations* (ECFR), à « affaiblir l'idée de l'Ouest » en encourageant la concurrence entre l'Europe et les États-Unis, le projet d'accord de libre-échange entre l'Europe et les États-Unis embarrasse certainement Pékin. Ce rapprochement transatlantique - dont le potentiel politique et commercial ne saurait être surestimé - est un levier pour encourager les Chinois à bouger... par exemple sur la protection des investissements européens.

La relation bilatérale UE-Chine ne prend son sens que replacée dans le contexte de la relation triangulaire incluant les États-Unis. La manière dont s'y prend l'Europe pour avancer ses pions n'est donc pas forcément idiote. Indice supplémentaire de cohérence : cette politique est moins le fruit d'un compromis boiteux entre intérêts nationaux divergents que la conciliation entre diverses demandes venant de... Berlin. Le projet d'accord de libre-échange transatlantique est une vieille idée de Mme Merkel. La chancelière avait tenté de la mettre sur l'agenda sous sa présidence de l'UE en 2007... avant que la crise financière ne l'en chasse. L'Allemagne est également demandeuse de négociations bilatérales avec Pékin.

LE DÉBUT DE GUERRE COMMERCIALE autour des panneaux solaires chinois - sur lesquels Bruxelles menace de lever des droits dissuasifs - est un sujet de débat germano-allemand. La principale entreprise derrière la plainte à l'origine de cette procédure est SolarWorld AG, cotée à la bourse de Francfort. Et les pires détracteurs de cette menace - qui ne met pas un terme à un dumping avéré - s'appellent BASF, BMW ou Daimler, car ils exportent en Chine jusqu'au tiers de leur production. « Quand ils regardent l'Allemagne, les Chinois voient deux développements de long terme : le pouvoir accru de l'Allemagne en Europe et la dépendance accrue de l'Allemagne à l'égard de la Chine », selon les chercheurs de l'ECFR. Signe qu'ici aussi la question européenne se ramène à la question de savoir dans quelle mesure l'Allemagne est prête à aligner sa politique sur l'intérêt européen plutôt que sur l'intérêt allemand. La responsabilité des autres Européens est donc de contribuer à définir le premier, non de simplement critiquer le second.
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* « China and Germany : Why The Emerging Special Relationship Matters For Europe », H. Kundnani et J. Parello-Plesner, ECFR, 2012.

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Commentaires
a écrit le 24/06/2013 à 11:01 :
TOUT LES PAYS EUROPEENS ONT INTERES A JOUES LA SOLADIRITE EUROPEENNE CA L EUROPE EST PLUS FORTE EN NEGOSIENT U N I ,,???
a écrit le 12/06/2013 à 16:20 :
Excellent article. Sur le même thème : www.librepolitique.com

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